Skip to main content

Full text of "Les inspiratrices: Vittoria Colonna.--Béatrix.--Catherine d'Atayde."

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http : //books . google . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //books .google. com| 



LES INSPIRATRICES 







Maxime Formont 



Les Inspiratrices 



ViTTORIA COLONNA. — BÉATRIX. 

Catherine d'Atayde 



V 



«>« 



£ TROYES 



L. LACROIX, Libraire-Éditeur 

1889 



L 



^îKlSCi» 1 



APR n 1891 




^IBR^ïCi 




\ià 



A SON ALTESSE ROYALE 



Madame La Duchesse de Bragance 



MADAME, 

Votre Altesse Royale a daigné me faire la grâce 
d'accueillir avec bonté l'hommage très respectueux que 
fai eu Vinsigne honneur de lui adresser en lui pré- 
sentant la biographie de Dona Catherine d^Atayde. 
Encouragé par cette auguste bienveillance y je viens 
aujourd'hui solliciter Votre Altesse Royale d'y 
mettre le comble en m'autorisant à lui offrir la dédicace 
d'un ouvrage où j'ai réuni à l'inspiratrice de Camoëns 
Béatrix et Viltoria Colonna, les inspiratrices de Dante 
et de Michel-Ange. 

Je supplie Votre Altesse Royale, MADAME, 
de permettre que le nom d'une Princesse de la Maison 
de France protège ces humbles pageSy consacrées à des 
gloires si pures. 

Je suis, avec le plus profond respect y 

rf^ Votre Altesse Royale, 

MADAME, 

le très humble serviteur, 

MAXIME FORMONT. 



VITTORIA COLONNA 



MARQUISE DE PESCAIRE 



VITTORIA COLONNA 



MARQUISE DE PESCAIRE 



Au début du trente-septième chant de Roland 
furieux , r Arioste voulant citer, entre toutes les 
dames illustres de l'Italie du seizième siècle, 
une héroïne qui pût servir d'exemple aux fem- 
mes de tous les temps, dit en son riche lan- 
gage : « J'en choisirai une, et la choisirai telle, 
qu'elle soit si haut placée au-dessus de l'envie, 
que personne ne pourra m'en vouloir, si je 
passe les autres sous silence pour la louer elle 
seule. Celle-là ne s'est pas contentée de se ren- 
dre immortelle par son beau style, que nul 
autre , à mon avis, ne surpasse ; mais encore 
elle peut tirer du sépulcre tout homme dont 
elle parle ou écrit, et faire qu'il vive éternelle- 
ment. Gomme Phébus embellit d'une plus vive 
lumière sa blanche sœur et la regarde plus que 
Vénus ou Maïa, ou que tout autre astre qui 
suive la marche du ciel ou qui se meuve de 
lui-même, ainsi il inspire à celle dont je vous 

entretiens plus de suavité et d'éloquence qu'aux 

1 



2 Les inspiratrices 

autres ; et il donne tant de force à ses subli- 
mes accents, qu'elle orne de nos jours le firma- 
ment d'un autre soleil. Vittoria est son nom ; 
et ce nom convient bien à celle qui est née au 
milieu des victoires, et qui, soit qu'elle aille ou 
qu'elle demeure , mène partout la victoire avec 
elle, ou la précède, ou la suit. Si le héros Macé- 
donien envia au terrible Achille le clairon de 
Méonie, combien plus, invincible François de 
Pescaire, il t'envierait, s'il vivait encore, toi à 
qui une femme si chaste et si tendrement aimée 
a chanté l'hymne d'immortelle gloire qui t'était 
dû. Par elle, ton nom retentit de telle sorte, 
que tu ne peux souhaiter de trompettes plus 
éclatantes. Si je voulais mettre sur papier tout 
ce qu'on en pourrait dire, et tout ce que j'en 
voudrais ici dire moi-même, j'en parlerais 
certes bien longuement, mais jamais assez pour 
épuiser mon sujet. » 

Pour cette fois , la muse du poète courtisan 
n'est pas l'adulation banale ou criminelle. La 
postérité n'a cessé d'accorder ses fervents 
hommages à la veuve du marquis de Pescaire : 
entourée du cadre incomparable de la Renais- 
sance, cette figure conserve encore de quoi 
attirer et longtemps retenir nos regards. Elle 
rayonne d'un éclat mystique que ne font assu- 
rément point p&lir des étoiles rivales, une 



VlttORIA COLONNÀ S 

Jeanne d'Aragon, par exemple, ou une Julie de 
Gonzague. La beauté, la chasteté, rhéroïs.me, 
la noblesse, le génie poétique, la piété vraie, 
une charité infatigable, toutes ces gloires et 
toutes ces vertus furent siennes. Née dans les 
premiers rangs d'un patriciat guerrier, elle a 
pris une grande part au mouvement religieux 
de son temps, et si la première partie de sa 
biographie est comme un chapitre des romans 
de chevalerie , la seconde est un chapitre de la 
Yie des Saints. Enfin cette femme, qui ne se 
crut pas déliée par la mort même de ses obli- 
gations envers son époux, fut ardemment aimée 
de deux grands cœurs, que sa céleste influence 
souleva de terre, pour ainsi parler. Avant d'être 
appelée, vers le déclin de sa trop brève exis- 
tence, à ce suprême honneur de tenir la place 
de Béatrix près de Michel-Ange, le Dante du 
seizième siècle, elle avait inspiré à un noble 
jeune homme, Galéas de Tarsia, un amour ido- 
lâtre, qui s'est exhalé en des chants tout pénétrés 
d'enthousiasme et de poésie. 

Les papes Paul III et Clément VII la comblè- 
rent des marques de leur estime. Charles-Quint 
alla la visiter à Rome, en 1536, dans le palais 
des Colonna ; la reine Marguerite de Navarre 
entretint avec elle une correspondance sur 
des sujets ascétiques. Les cardinaux Gas- 



4 LES INSPIRATRICES 

paro Gontarini, Reginald Pôle, Giovanni Mo- 
rone, fils du chancelier de Milan, et Jacques 
Sadolet; des novateurs religieux, tels que Mare- 
Antoine Flaminio, le fameux Pierre Martyr, 
Pierre Carnesecchi, frère Bernardine de Sienne, 
la recherchèrent. Les poètes, les historiens, les 
érudits, qui Tout célébrée , forment une vraie 
légion où Ton distingue : TArioste, Trissin, 
Alamanni, Bembo, Sannazar, Domenichi, An- 
nibal Caro, Dolce, Molza, le père de Tasse, Gui- 
diccioni ; Paul Jove, qui lui fit présent d'une 
vie du marquis de Pescaire en sept livres ; Bal- 
thazar Gastiglione, le célèbre rival de Machiavel 
et l'auteur de ce Libro del Cortigiano, que les 
Italiens appelèrent le Livre d'or. Des étrangers, 
des voyageurs, comme le Portugais Francisco, 
parlent d'elle avec une sorte de dévotion. Au 
dix-huitième siècle, Crescimbeni et Muratori, 
l'un dans sa « Storia delta volgare poesia, » 
l'autre dans son Traité « Délia perfetta poesia, » 
lui réservent une place d'honneur. Enfin, au 
dix-neuvième, les biographes ne lui ont pas 
manqué ; ainsi on peut nommer : Tiraboschi, 
Ranalli, Visconti, Bianciardi, le marquis Gam- 
pori, Lefèvre-Deumier, Enrico Saltini, Roscoe, 
TroUope, et surtout Alfred von Reumont, le 
plus complet^ le mieux renseigné et le plus 
judicieux de tous. 



VITTORU COLONNA 5 

Cet éclat si vif que répandit la chaste vie de 
la marquise de Pescaire nous prouve sans doute 
que son siècle comprit la grandeur du bien 
comme celle du mal. La Renaissance fut une 
grande époque de toutes les façons, et ce n'est 
pas seulement en magnifiques scélérats qu'elle 
est féconde. Les œuvres sinistres de tant d'ar- 
tisans du crime ne la remplissent point tout 
entière. Moins rare, peut-être, qu'on ne l'a pré- 
tendu, la vertu aussi se revêt alors d'un pres- 
tige de gloire et de poésie : Michel- Ange est le 
plus honnête homme de son temps , et nous 
aurons l'occasion de voir que Vittoria Golonna, 
dans tout le cours de sa vie solitaire, soit à 
Ischia, où elle attendit si longtemps que les 
guerres lui rendissent son époux, soit dans les 
.cloîtres d'Italie, où plus tard elle essaya de 
défendre contre des importunités de toutes 
sortes le repos mélancolique de son veuvage, 
n'a dû qu'à l'austérité de son caractère ce 
culte universel dont ses contemporains l'envi- 
ronnèrent, et dont la tradition, aujourd'hui 
encore, ne s'est point tout à fait perdue. Bien 
qu'elle ne possédât plus que la majesté du 
malheur, jamais la médisance n'osa s'approcher 
d'elle ; sa pure renommée força l'Arétin lui- 
même au respect. Cette femme extraordinaire 
a été louée par le plus impudent et le plus 



6 LES INSPIRATRICES 

abominable des insulteurs ; le fait est sans ré- 
plique, et il honore son siècle autant qu'elle. 
Nous voyons par là que la conscience publique 
n'était pas irrémédiablement faussée, et que 
grâce à certaines âmes d'élite, la vertu fit quel- 
quefois aussi grande figure que le vice, dans 
cette Italie de la Renaissance, qualifiée de vé- 
néneuse et de pestiférée par ses historiens. 
Quoi qu'il en soit de cette dernière, l'existence 
que nous allons raconter restera toujours 
comme l'un des plus hauts exemples qui se 
soient vus d'une invariable constance à ne 
suivre, malgré tout, que la voie droite et irré- 
prochable. 



I 



Entre Albano et Tivoli, dominant la vallée de 
Ferentina, se dresse le château de Marine, bâti 
sur d'énormes rochers que la végétation ita- 
lienne a revêtus d'une robe de feuillage. C'est 
le parc des Colonna, ainsi nommé à cause des 
bois épais qui verdoient sur les pentes de l'es- 
pèce de cratère, au fond duquel sommeille la 
nappe bleue du lac d' Albano. Là naquit Vittoria, 
en 1490. 

Son père était Fabrice Colonna, seigneur de 
Paliano, puis prince de Tagliacozzo ; arrière- 



VITTORIA COLONNA 7 

neveu du pape Martin V, Oddo Golonna ; grand 
connétable du royaume de Naples, comme le 
furent après lui ses descendants, par droit 

m 

d'hérédité ; fils d'Edouard, duc de Marsi ; chef 
de la branche cadette des Golonna, dite de 
Genazzano. Au jugement de Machiavel et de 
tous les contemporains, Fabrice est le meilleur 
des tacticiens de ce temps après Trivulce et 
Prosper Golonna ; en outre, on lui reconnaît 
une grande culture d'esprit et un goût très dé- 
licat pour les lettres. 

La mère de Vittoria, Agnès de Montefeltro, 
était la plus jeune fille du duc Frédéric d'Urbin 
et de Batista Sforza , de Pesaro, sa seconde 
femme. On n'a presque aucun détail sur elle, 
mais il est certain qu'elle dirigea elle-même 
avec intelligence l'éducation de la future mar- 
quise de Pescaire, qui a reconnu, dans un de 
ses écrits, tout ce qu'elle devait aux soins et 
aux préceptes maternels. 

Les Golonna se prétendent issus des Jules de 
l'ancienne Rome, et ont d'abord porté le titre 
de comtes de Tusculum jusqu'en 1191. A cette 
époque, Tusculum et ses comtes disparaissent 
de l'histoire ; mais quelques années après, on 
trouve une famille seigneuriale et gibeline éta- 
blie non loin de là, à La Colonna. Depuis lors, 
les ancêtres de Vittoria ne cessent plus de 



8 LES INSPIRATRICES 

prendre part à tous les événements importants 
de l'histoire d'Italie, avec laquelle parfois leur 
propre histoire se confond, surtout du temps de 
Philippe-le-Bel et de Boniface VIII. Il n'est 
donc pas étonnant que cette illustre maison ait 
tant fait parler d'elle, deux siècles après, quand 
les rois de France vinrent porter leurs armes 
dans la Péninsule. On sait assez que Fabrice 
Colonna et son cousin Prosper n'eurent en vue 
que leurs propres intérêts, dans la conduite 
qu'ils tinrent alors. Quand Charles VIII se pré- 
senta pour réclamer le royaume de Naples, 
comme héritier de la maison d'Anjou, qui l'avait 
possédé d'abord, tous deux se rallièrent à lui et 
quittèrent le service des princes aragonais, sou- 
verains légitimes du pays ; puis, après le dé- 
part des Français, pour conserver leurs titres 
et leurs possessions, ils durent abandonner le 
parti vaincu et firent leur paix avec Ferdi- 
nand II d'Aragon, qui avait été rappelé dans 
son royaume par les vœux unanimes du peuple. 
Pour avoir un gage assuré de la fidélité des 
Colonna, Ferdinand exigea que Fabrice fiançât 
sa fille, âgée de cinq ans, au fils d'un seigneur 
connu pour bon Espagnol, d'un de ses compa- 
gnons d'armes , Alfonso d'Avalos , dont le 
grand-père Rodrigo d'Avalos, comte de Riba- 
deo et connétable de Gastille, avait suivi les 



VITTORIA COLONNA 9 

d'Aragon en Italie, lorsqu'ils firent la conquête 
du royaume de Naples. D'Avalos possédait le 
marquisat de Pescaire, du chef de sa mère, 
Antonia d'Urbin ; son frère était marquis du 
Guast. L'enfant à qui fut attachée la destinée 
de Vittoria était à peu prés du même âge 
qu'elle, et s'appelait Ferrante Francesco. Ainsi 
l'intrigue et la politique présidèrent à ces épou- 
sailles enfantines, mais un amour sérieux et 
sacré en devait naître. A peine étaient-elles 
conclues, que le marquis de Pescaire mourut, 
victime de la trahison d'un misérable : la tu- 
telle de Francesco, qui avait perdu sa mère, 
Diane de Cardona, fut confiée à Constance 
d'Avalos, duchesse de Francavilla, sa tante du 
côté paternel. 

Nous ne pouvons rien dire sur l'enfance de 
Vittoria. Toujours absent, son père ne dut 
guère s'occuper d'elle ; néanmoins, son instruc- 
tion ne fut pas négligée, et sa correspondance 
familière prouve qu'elle apprit le latin. On vou- 
drait savoir comment s'écoulèrent ses jeunes 
années sous les ombrages de Marino ; on 
s'imagine volontiers qu'elle aima et comprit la 
belle nature qu'elle avait sous les yeux. Un 
événendent terrible bouleversa un jour cette 
solitude : le pape Alexandre VI, dans un accès 
de colère peut-être justifié par l'opposition 



10 LE» INSPIRATRICES 

acharnée que lui faisaient les Colonna, ordonna 
de raser le château de Marine, et il s'en fallut 
de bien peu que son ordre ne fût exécuté. Vit- 
loria avait alors dix ans à peine, et elle dut 
conserver toujours le souvenir de Timmense 
danger que courut sa famille tout entière. 

Cependant la duchesse de Francavilla, veuve 
d'un prince de Tarente et belle-sœur du roi de 
Naples, tout en gouvernant son île d'Ischia, 
qu'elle eut à défendre contre les Français, sur- 
veillait l'éducation du jeune Francesco, et 
n'épargnait rien pour en faire un gentilhomme 
accompli, à la mode du temps. Elle lui choisit 
un excellent précepteur, Jean-Baptiste Muse- 
lilo, que nous retrouverons parmi les témoins 
du mariage de Vittoria. Le jeune marquis de 
Pescaire profitait à merveille de ses leçons, qui 
le mirent à même de figurer avec avantage 
dans la société lettrée et polie que la duchesse 
de Francavilla réunissait dans sa petite cour. 
Bientôt, on jugea que le moment était venu 
d'accomplir la cérémonie solennelle des fian- 
çailles, car les deux familles n'avaient encore 
échangé qu'une promesse secrète. 

La paix, une paix de courte durée, s'était 
faite. Un coup de main hardi du général de 
Ferdinand le Catholique, Gonzalve de Cordoue, 
avait enlevé à la branche napolitaine d'Aragon 



VITTORIA COLONNA 14 

le royaume de Naples, et l'avait placé sous Tau- 
torité de TEspagne. Les Golonna avaient encore 
passé du côté des vainqueurs, et étaient plus 
triomphants que jamais. On mit à profit cette 
heureuse trêve pour célébrer, le 6 juin 1507, 
les fiançailles des deux jeunes gens à Ischia. 
Ce jour-là, Fabrice et le marquis étaient ab- 
sents : ce dernier fut remplacé par la duchesse 
de Francavilla. Le 13 seulement, tous les deux 
signèrent le contrat à Naples. Etaient présents : 
Tarchevêque de Gravina, Matthieu d'Aquin, 
Prosper Golonna, les princes de Salerne et de 
Bisignano, les ducs de Termoli et d'Atri, et 
beaucçup d'autres. Le mariage fut ajourné à 
Tannée suivante, mais il n'eut lieu qu'en 1509. 
Le 27 décembre de cette dernière année, il 
fut célébré à Ischia, résidence habituelle de la 
famille d'Avalos : on vit briller à cette occa- 
sion, dans l'un des plus beaux pays du monde, 
toute la poétique magnificence de ces temps 
vraiment merveilleux. Gette fois encore, la du- 
chesse de Francavilla reçut les nobles hôtes 
dans son château. La dot de la fiancée était de 
14,000 ducats ; le fiancé apportait à peu près 
la même somme en présents de toutes sortes : 
robes de velours et de brocart, bijoux, meubles 
splendides. Outre les membres de la famille, 
on vit à ce mariage un descendant du brillant 



i2 LES INSPIRATRICES 

cardinal d'Estouteville, Guglielmo Tuttavilla ; 
Giovanni de Guevara, Guido Fieramosca de 
Capoue, etc. 

Après être demeuré quelque temps à Ischia, 
le jeune couple se rendit à Naples , dans une 
villa appartenant aux d'Avalos, la villa Pie- 
tralba, située sur le mont Sant'Ermo, dans un 
des sites les plus délicieux que Ton puisse 
rêver. De cette hauteur, on découvre la mer, 
la ville de Naples, au fond de son golfe célèbre, 
le riant aspect de Tîle voisine, et tout un pay- 
sage volcanique qui forme un vigoureux con- 
traste avec Timperturbable sérénité du ciel. 
Ainsi Vittoria eut continuellement devant elle, 
pendant tout le temps que dura son séjour à 
Pietralba, un spectacle enchanté qui résumait 
en quelque sorte toutes les grâces et toutes les 
splendeurs des pays du soleil. Ce qui, d'ailleurs, 
contribuait beaucoup à lui faire prendre Naples 
en affection, c'était la société qu'elle y rencon- 
trait : une foule de littérateurs venaient rendre 
visite aux hôtes de Pietralba. Ceux-ci avaient 
pour voisin Jacques Sannazar, qui habitait la 
villa Mergellina. Espagnol d'origine, il avait 
montré beaucoup d'attachement à la famille 
d'Aragon, et il aimait dans le marquis de Pes- 
caire un parent de la duchesse de Francavilla, 
alliée, comme on l'a vu, à cette famille. Aussi 



VITTORU COLONNA 13 

vint-il plus d'une fois causer avec Vitloria à 
Ischia. 



Vittoria ne fut pas heureuse longtemps : les 
guerres qui avaient désolé l'Italie recommen- 
çaient. Le pape Jules II voulait réaliser cette 
ambitieuse parole : « Plus de barbares en- 
deçà des monts I » Il s'agissait de chasser à 
tout jamais les Français du duché de Milan : 
une ligue fut formée à cet effet, et le royaume 
de Naples, toujours soumis à l'Espagne , prit 
aussi les armes. 

Les troupes napolitaines furent . concentrées 
à Imola : Ramon de Gardona , vice-roi de Na- 
ples pour le roi catholique , en reçut le com- 
mandement. Fabrice était parti des premiers; 
le marquis de Pescaire le suivit (janvier 1512). 
Malgré son amour, Vittoria ne songea pas un 
instant à retenir son mari , et l'on dit qu'elle 
eut même assez de force pour ne pas pleurer 
en l'embrassant ; elle se borna à lui demander 
de ne pas s'exposer sans nécessité, et de pen- 
ser à elle quand son courage l'eutraînerait à 
chercher le danger. Lorsqu'il fut parti, toutes 
les terreurs de l'absence vinrent l'assaillir, et 



ï 



14 LES iNSPIRAtRICES 

elle se représenta bien souvent les périls où la 
fougue du marquis de Pescaire ne manquerait 
pas de le jeter. Mais telle était la vertu de cette 
âme généreuse, que pendant ces cruelles 
épreuves, elle trouva le temps et les moyens 
de remplir un ministère de dévouement et 
d'affection envers un parent de Pescaire, Al- 
phonse d'Âvalos , fils du marquis du Guast et 
de Laura Sanseverina. C'était un tout jeune 
garçon , beau , adroit dans les exercices de la 
chevalerie et qui promettait d'avoir un jour du 
cœur, mais emporté, fantasque, absolument 
dénué d'instruction et même d'éducation. Elle 
entreprit de le transformer, et mit tant de dou- 
ceur, de patience et de délicatesse dans ses re- 
montrances, qu'elle réussit à peu près. Al- 
phonse d'Avalos prit les manières d'un gen- 
tilhomme, étudia les lettres, et même se livra 
plus tard à la composition avec assez de bon- 
heur. Aussi Vittoria, qui n'avait pas d'enfant 
et n'en devait jamais avoir, disait qu'elle ne se 
considérait plus comme stérile, ayant enfanté 
moralement un fils : ce Avendo del suo ingegno 
generato costui. » 

Le jour de Pâques de cette année, un mes- 
sager arriva de l'armée à Ischia. Il apportait 
les plus douloureuses nouvelles à la marquise 
de Pescaire : la défaite de Ravenne, la captivité 



L. 



ï 



VITtORIA COLONNA 15 

de Fabrice Golonna et de d'Avalos , qui avait 
reçu deux blessures, dont une au visage, et qui 
ne s'était rendu que couvert de sang des pieds à 
la tête. La seule consolation de Vittoria était 
l'assurance que son père et son mari avaient la 
vie sauve, mais elle ignorait s'ils lui revien- 
draient bientôt. Sous le coup de ce premier 
malheur, elle écrivit ses premiers vers , une 
épître consolatoire en terza rima, adressée au 
marquis de Pescaire. Celui-ci ne demeura pas 
longtemps captif : Trivulce, son oncle maternel, 
qui était général de Louis XII, parla pour lui et 
on le relâcha ; mais il lui en coûta six mille du- 
cats, paraît-il. L'historien Paul Jove prétend qu'il 
avait employé les loisirs de sa captivité à écrire 
un « Dialogo d'amore », adressé à Vittoria ; ce 
qu'il y a de certain, c'est que nous n'avons pas 
cet ouvrage. Il est probable qu'après avoir sé- 
journé à Naples, il revint à Ischia ; mais on ne 
peut former là-dessus que des conjectures. En 
ce moment, il était très fêté, très admiré à la 
cour; il avait reçu la consécration de l'hé- 
roïsme et de l'infortune, et ses blessures, 
maintenant cicatrisées , donnaient une expres- 
sion saisissante à son visage pâle. Tel était, du 
moins, l'avis des dames, ainsi exprimé par la 
duchesse de Milan, Isabelle d'Aragon : « Je 
voudrais être homme, monsieur le marquis, 



16 LES INSPIRATRICES 

quand ce ne serait que pour recevoir des bles- 
sures au visage, et voir si elles me siéraient 
aussi bien qu'à vous. » 

Fabrice également était sorti de prison, si Ton 
peut appeler ainsi le séjour de Ferrare , dont 
Lucrèce Borgia et son mari, Alphonse d'Esté, 
faisaient les honneurs à leur captif. Il s'était 
épris d'une fille nommée Niccolina Trotti, et 
composa plusieurs sonnets à sa louange; il 
avait pu emprunter au cardinal Hippolyle 
d'Esté trois cents ducats, dont il avait eu be- 
soin, et par flatterie, celui-ci l'avait prié de lui 
laisser, comme souvenir, le magnifique panache 
qu'il portait à Ravenne. 

M. von Reumont pense que la marquise de 
Pescaire, dès cette époque, commença à s'aper- 
cevoir que son époux n'était plus le même 
pour elle : bien entendu, il n'y a là qu'une 
supposition, que nul aveu de Vittoria n'a ja- 
mais confirmée. Elle était beaucoup trop fière 
pour s'expliquer sur un tel sujet ; mais comme 
le dit l'ingénieux auteur, « il semble qu'elle 
ait renoncé de bonne heure aux espérances de 
la maternité, qu'elle ait senti bientôt la triste 
solitude du cœur, et qu'enfin sa félicité ait été 
bien courte. » 

Si cela est , et nous sommes assez disposé à 
le croire, il convient de louer encore davantage 



VITTORIA GOLONNA 17 

cette femme admirable, pour la résignation avec 
laquelle elle a supporté un refroidissement si 
humiliant et si immérité, pour son courage à 
éloigner l'amitié même qui se fût offerte à l'en 
consoler, et pour le chaste silence dans lequel 
sa dignité d'épouse méconnue s'est renfermée 
jusqu'au bout. Mais, par contre, que dire de 
l'homme qui aurait pu dédaigner une telle 
femme ? 

Il y a cependant dans les poésies de Yittoria, 
comme on Ta remarqué, une amertume voilée, 
qui ne peut guère s'expliquer que si l'on ad- 
met ce cruel mécompte où auraient abouti ses 
chères espérances. Hâtons-nous d'ajouter que 
son caractère la mettait au-dessus des ordi- 
naires conséquences d'une déception de cette 
nature, et que si elle s'est trompée sur Pes- 
caire, elle n'a jamais voulu en convenir, même 
devant la postérité. 

En 1517, un brillant mariage eut lieu à 
Ischia ; la nièce de la duchesse de Francavilla, 
Constance d'Avalos , sœur du marquis du 
Guast, épousa Alphonse Piccolomini, duc 
d'Âmalfl : c'était une amie de Vittoria, qui 
estimait sa piété, sa vertu, et se plaisait au 
contact de sa poétique intelligence. 

Plus somptueux encore fut le mariage de 
Bonne Sforza, fille d'Isabelle de Milan, avec le 



tS& LES INSPIRATRICES 

roi de Pologne, Sigismond. L'île fut, cette fois, 
le théâtre de fêtes merveilleuses, où Vittoria 
parut dans un appareil presque royal. Un con- 
temporain nous la dépeint montée sur un pa- 
lefroi tacheté blanc et noir, couv.ert d'une scha- 
braque de velours cramoisi, galonnée d'argent 
et d'or. Elle était dame d'honneur de la reine; 
six écuyers vêtus de soie jaune et bleue, et six 
demoiselles, en damas bleu de ciel, formaient 
sa suite. Elle portait une robe de brocart et de 
velours cramoisi brodée d'or, un chaperon en 
drap d'or et une toque ou barrette de soie cra- 
moisie, avec des ornements d'or, semblables à 
ceux de la robe ; sa ceinture était d'or massif. 
La famille Golonna joua un grand rôle dans, 
toutes les cérémonies du mariage : Fabrice 
figura dans le défilé du cortège à côté du pre- 
mier ambassadeur de Pologne ; Vittoria tenait 
le premier rang parmi les dames d'honneur, 
non seulement par la place que lui assignait 
l'étiquette, mais par le majestueux éclat de sa 
beauté patricienne, que son costume rehaussait 
magnifiquement. Quant à Pescaire, il était ab- 
sent et n'arriva que le soir ; encore tout botté, 
et sans même ôter ses éperons, il se rendit au 
château, et le lendemain il accompagnait la 
royale épousée en Apulie, où il ne la quitta que 
lorsqu'elle se fut embarquée à Fiume. Elle de- 



VITTORIA COLONNA 19 

vait revenir en Italie, mais longtemps après et 
pour y mourir, comme si la terre des Jagellons 
n'avait pas voulu de sa dépouille, gui est ense- 
velie dans la cathédrale de Bari. 

C'est vers cette époque que Vittoria fut 
aimée de Galéas de Tarsia, jeune homme né en 
Galabre, d'une famille noble, et qui avait quitté 
la solitude de son château de Beimonte pour 
prendre du service dans les troupes françaises ; 
mais il semble avoir ensuite passé la plus 
grande partie de sa vie dans son pays ; Vittoria 
devînt sa muse, et il lui adressa des vers brû- 
lants que, sans aucun doute, elle n'a jamais 
lus. Les poésies de Galéas sont à peu près 
inconnues, hors de Tltalie, et cependant elles 
ont une originalité incontestable et se distin- 
guent, dit M. von Reumont, des innombrables 
imitations de Pétrarque, que l'on rencontre à 
chaque instant dans les ouvrages de l'époque. 
Galéas était un patriote fervent et un amou- 
reux sincère, c'est tout ce que nous savons de 
lui ; on n'a pas recueilli la moindre indication 
qui permette d'en diradavantagesurun homme 
qui intéresse si fort, pourtant, les biographes 
de Vittoria. 



20 LES INSPIRATRICES 



m 



Le deuil ne tarda pas à faire oublier les 
fêtes. Déjà, en 1516, le frère aîné de la mar- 
quise de Pescaire , Federigo , était mort ; elle 
ressentit vivement cette perte, car ils s'étaient 
toujours beaucoup aimés. Il fut enseveli à Pa- 
liano. En mars 1520, Fabrice Golonna mourut 
à Aversa, laissant tous ses titres à Ascanio, 
frère cadet de Vittoria. L'illustre homme de 
guerre repose à côté de son fils ; une inscrip- 
tion commémorative de ses hauts faits se lit 
encore au château de Marine , où elle a été 
placée par les soins de Tun de ses descendants 
vers la moitié du dix-septième siècle. Deux 
ans après, sa femme, Agnès de Montefeltro, 
s'éteignit dans sa cinquantième année, au re- 
tour d'un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette, 
et elle fut inhumée dans l'église des Cisterciens 
de Sainte-Marie di Palazzuola. Pescaire, qui se 
trouvait alors à l'armée , revint en toute hâte 
près de Vittoria, que ces coups répétés avaient 
complètement brisée. 

On ne sait pas la date exacte du voyage des 
deux époux à Rome ; on sait qu'ils y firent 



VITTORIA COLONNA 21 

connaissance de Pietro Bembo, Jacques Sadolet 
et François-Marie Molza. Les Golonna étaient 
alors en excellents rapports avec le Saint- 
Siège, et Léon X venait de donner le chapeau 
au neveu de Prosper, Pompée Golonna, que 
son oncle avait fait entrer de force dans les 
ordres. Ce voyage eut une grande influence sur 
le développement du talent poétique de Vitto- 
ria ; en particulier, elle profita beaucoup de ses 
relations avec Molza, celui de tous les poètes 
d'alors dont sa manière d'écrire, à elle, la rap- 
proche le plus. On se demande toutefois com- 
ment Molza, l'un des pires débauchés de Rome, 
sut assez tenir en bride son caractère cynique, 
pour ne pas blesser la délicatesse de la mar- 
quise de Pescaire , dans les nombreuses occa- 
sions qui les mirent en présence l'un de l'autre. 
Le fait est qu'elle a toujours eu l'écrivain en 
haute estime, et qu'elle n'a pas voulu voir en 
lui le gentilhomme libertin. 

Cependant les guerres d'Italie recommencent 
plus terribles. Cette fois , c'est le duel entre 
Charles-Quint et François P', qui se disputent 
la Péninsule ; c'est la crise la plus violente qui 
ait encore secoué le royaume de Naples, et 
avec lui tous les États italiens engagés dans 
cette rivalité. Pescaire fait immédiatement ses 
préparatifs de départ, mais il hésite à emmener 



22 LES INSPIRATRICES 

avec lui le jeune marquis du Guast, son cou- 
sin. La duchesse de Francavilla et Vittoria l'y 
décident : « Prenez le jeune homme avec vous, 
monseigneur, aurait dit Vittoria. La perte d'un 
homme, au cas où il lui arriverait malheur, 
celle d'une famille, si c'est vous qui succombez, 
sont moins à redouter que la flétrissure infligée 
aux ancêtres par le manque de courage de leurs 
neveux. » Elle avait fait préparer à. Alphonse 
du Guast une tente fort élégante , dont elle 
avait brodé elle-même les rideaux de soie 
pourpre à glands d'or; au-dessus de l'entrée, 
se lisait cette inscription, composée jadis pour 
Vespasien : « Jamais il ne fut plus occupé que 
dans le temps de son repos. » Il y avait, dans 
cette attention de sa belle cousine, de quoi plaire 
à un jeune homme qui aimait à se montrer à la 
guerre en galant équipage, et qui, à ce que 
rapporte Brantôme, parfumait d'essences fines 
les selles de ses chevaux. 

Vittoria veilla toujours de loin sur son époux 
pendant ses campagnes. Il se trouve dans un 
embarras d'argent en 1523 ; aussitôt, elle écrit 
à Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, 
capitaine général des troupes pontificales, pour 
qu'il rembourse Pescaire, auquel il doit 4,000 
ducats. Les dettes de ce dernier sont énormes ; 
un château a failli être vendu sur les instances 



VITTORIA COLONNA 23 

d'un créancier. Que de soucis pour la mar- 
quise ! Elle entretient cependant une corres- 
pondance suivie avec Giberti, depuis évêque de 
Vérone, sur les affaires de l'Église; elle voyage, 
elle fait la connaissance de Francesco Berni, 
poète du plus haut mérite ; elle reçoit, par 
Giberti, des madrigaux de TArétin en son hon- 
neur, et en donne une appréciation qui semble 
un peu indulgente. 

Pendant ce temps , Pescaire se bat comme 
un lion. Il enlève le Milauais aux Français et 
pénètre même chez eux, à la suite du connétable 
de Bourbon. Au siège de Marseille, il échappe 
presque miraculeusement à la mort : un boulet 
entre dans sa tente et tue deux de sqs gentils- 
hommes et son aumônier; il le fait ramasser et 
porter à Bourbon, en lui mandant que ce sont 
là les clefs de la ville que les bourgeois lui en- 
voient. Trait assez digne de Thomme qui avait 
pris pour devise un bouclier avec ces mots : 
« Aut cum hoc, aut in hoc ! » Enfin, c'est lui 
qui contribue le plus , avec Antoine de Leyva, 
au triomphe définitif de Charles-Quint à Pavie. 
Il y reçoit trois blessures graves. 

Tant de services méritaient une récompense ; 
le marquis de Pescaire n'eut que de belles pa- 
roles. Charles-Quint envoya à Vittoria une lettre 
fort élogieuse pour son mari, et ce fut tout; il 



24 LES INSPIRATRICES 

ne fut point question de payer les dettes du 
marquis, et Ton ne voulut pas comprendre à 
la cour certaines allusions discrètes , mais 
transparentes, que contenait la réponse de Vit- 
toria. Pescaire se plaignit tout haut, et natu- 
rellement il se trouva des gens pour l'entendre. 
Les ennemis de l'empereur crurent avoir, dans 
la personne de ce grand guerrier si mal récom- 
pensé, un précieux auxiliaire, et spéculèrent 
sur son mécontentement fort légitime. Le rôle 
de Bourbon l'effraya sans doute ; s'il écouta les 
ouvertures que lui fit Girolamo Morone, chan- 
celier de Milan, ce ne fut que pour renseigner 
son maître sur la conspiration que la reine ré- 
gente, Louise de Savoie, ourdissait contre lui, de 
concert avec la famille Sforza. « Je sens bien, 
écrit-il à l'empereur, que je trahis quelqu'un ; 
mais avant tout, je veux rester fidèle à mon 
souverain. » Charles-Quint le laissa libre d'agir 
à sa guise. 

Morone n'avait aucune confiance dans la 
loyauté de Pescaire, d'après son propre témoi- 
gnage ; il croyait toutefois se l'être suffisam- 
ment attaché par la promesse du royaume de 
Naples. Varchi , Thistorien florentin , prétend 
que Vittoria craignit que l'offre d'une cou- 
ronne n'ébranlât la fidélité du marquis, jusqu'à 
le décider à une trahison manifeste : « Les 



VITTORIA COLONNA 25 

hommes, aurait elle dit en soupirant, n'ont pas 
de pire ennemi que le bonheur, quand il est 
excessif. » Et Paul Jove, cet auteur qui se 
vantait d'avoir une plume d'or pour ceux qu'il 
aimait, et une plume de fer pour ceux qu'il 
n'aimait pas, nous parle d'une lettre écrite par 
Vittoria à son époux, pour le détourner d'une 
entreprise criminelle, à son avis : . « J*aime 
mieux , lui aurait-elle déclaré , être la femme 
d'un capitaine plus grand que les rois que de 
partager un trône mal acquis. » Et cependant 
cette entreprise aurait eu pour résultat l'affran- 
chissement de l'Italie, et ce trône aurait été la 
récompense de son libérateur. Mais, en admet- 
tant que Vittoria ait pu comprendre la patrio- 
tique pensée de Morone, François de Pescaire, 
Espagnol, ne devait pas s'y associer. 

Il trancha brusquement le nœud gordien qui 
l'entravait. Au milieu d'octobre 1525, il fit ve- 
nir le négociateur à Novare, sous le prétexte de 
conférer avec lui, et le conduisit dans un ap- 
partement écarté. Derrière une tapisserie était 
aposté un général de Charles-Quint, Antoine de 
Leyva, qui entendit leur conversation, puis 
sortit à la fin de sa cachette pour arrêter Mo- 
rone. Celui-ci fut enfermé dans le château de 
Pavie. 

Vittoria était toujours à Ischia pendant ces 



26 LES INSPIRATRICES 

graves événements. Elle correspondait avec 
Giberti, qui la tenait au courant des choses de 
Rome ; avec Balthazar Gastiglione, qui lui en- 
voya en manuscrit son Libro del Cortigiano. 
L'ouvrage l'intéressait, à cause des nombreuses 
peintures de la cour d'Urbin, où sa mère, Agnès 
de Montefeltro, avait été élevée ; elle en fait à 
GastigliiMie les plus grands compliments. Elle 
le garde longtemps, trop longtemps même au 
gré de Tauteur, qui le lui réclame avec insis- 
tance. A son insu , des parties assez considé- 
rables du Cortigiano furent copiées et passè- 
rent en différentes mains; cette publication 
incomplète et prématurée déplut beaucoup à 
Gastiglione , et le força à faire imprimer son 
livre avant de Tavoir suflBsamment revu. 



IV 



Les blessures que le marquis de Pescaire 
avait reçues à Pavie avaient affaibli sa constitu- 
tion, déjà ébranlée par les fatigues incroyables 
de sa dernière campagne. Il ne put supporter 
les violentes émotions de cette année. Il tomba 
malade à Milan, et écrivit à sa femme pour lui 
apprendre son état : Vittoria partit en toute 



VITTORIA COLONNA 27 

hâte ; à Viterbe, elle reçut la nouvelle de la 
mort de son époux. Celui-ci avait à peine eu le 
temps de faire son testament, par lequel il dé- 
signait comme son héritier Alphonse d'Avalos, 
marquis du Guast, laissant à Vittoria de quoi 
vivre honorablement. Au mois de mai de Tan- 
née suivante, ses restes mortels furent trans- 
portés à Naples, où ils furent inhumés dans 
l'église de Saint-Dominique-le-Majeur, près du 
maître-autel. Ils se trouvent actuellement dans 
la sacristie de la même église, lieu de sépulture 
des princes de la famille d'Aragon, de leurs 
alliés et de leurs serviteurs. 
. Vittoria se retira à Rome; son frère, Ascanio, 
le seul parent qui lui restât, y habitait; mais 
elle avait besoin d'une solitude complète pour 
pleurer, et le séjour d'un palais ne lui aurait 
pas convenu. Elle obtint du pape Clément VII 
Tautorisation de vivre avec les religieuses cla- 
risses du couvent de San-Silvestro in Capite, 
qui jouissait depuis longtemps de la protection 
de sa famille. Jacques Sadolet composa le bref 
dans lequel le Saint- Père recommandait la 
noble veuve à Tabbesse et aux religieuses, leur 
enjoignant, sous les menaces les plus sévères, 
de ne pas lui laisser prendre le voile sans sa 
permission spéciale, car on aurait pu craindre 
que Vittoria, dans sa douleur, ne s'y déter- 



38 LES INSPIRATRICES 

minât imprudemment. Le quartier où était 
situé ce couvent était alors fort tranquille ; il 
n'en est plus de même aujourd'hui. « Là com- 
mença, dit un biographe, la seconde partie de 
l'existence de la marquise de Pescaire, qui con- 
sista désormais à pleurer, à prier, à étudier, à 
écrire, à tendre partout la main à la misère et 
à la douleur de ses semblables. » Même les 
révolutions qui survinrent ne la purent entière- 
ment distraire de son chagrin : elle ressentit 
cependant le contre -coup des malheurs de 
Rome, en 1526 et en 1527. 

Une guerre nouvelle éclata entre son frère 
Ascanio et le pape ; elle dut se réfugier à Ma- 
rine, et là elle assista en frémissant à une con- 
férence entre Ascanio et deux diplomates espa- 
gnols, à l'effet d'aviser aux moyens de ren- 
verser la puissance du Vatican. Elle essaya de 
s'interposer, mais en vain ; elle quitta Marine 
pour se rendre à Aquino, puis à Naples, et 
revit sa chère île d'Ischia. Que de souvenirs 
peuplaient pour elle ce séjour bien-aimé I Mais 
quel triste contraste avec ses propres malheurs 
et ceux de l'Italie ! C'est à Ischia qu'avaient eu 
lieu son mariage, celui de son amie Constance 
d'Avalos, celui de la reine de Pologne, où elle 
avait paru si belle et si triomphante; et ces 
réjouissances, quand Pescaire revenait vain- 



VITTORIA GOLONNA 29 

queur, et que les feux de joie et les illumina- 
tions embrasaient au loin la mer de leurs re- 
flets ! Maintenant, tout cela avait disparu. 

Elle écrivit encore dlschia à Giberti pour 
tenter de réconcilier les Golonna avec le pape; 
il était trop tard. Au moins elle ne vit pas le 
sac de Rome par Bourbon, et échappa au spec- 
tacle le plus affreux, le plus barbare qu'offre 
l'histoire moderne. Visconti nous retrace ainsi 
le rôle bienfaisant de la marquise de Pescaire 
en ces temps de calamités : « Elle offrit ses 
propres biens pour le soulagement des malheu- 
reux, elle offrit des garanties pour le rachat des 
prisonniers, pour la sauvegarde des otages 
livrés par Clément VII aux Impériaux ; enfin, 
elle agit de telle sorte, en toute circonstance, 
qu'elle parut comme une étoile de paix dans ce 
ciel troublé. » 

Elle eut principalement recours au marquis 
du Guast et au cardinal Pompée Golonna, pour 
accomplir son œuvre d'apaisement et de cha- 
rité, après les désastres de Rome. Elle fut, cette 
fois, plus heureuse, et le cardinal s'employa 
généreusement à la délivrance de Glément VII , 
son ennemi, prisonnier au château de Saint- 
Ange. Giberti, aussi, était en captivité; il fut 
l'objet de toute la sollicitude de la marquise de 
Pescaire, et lui en adressa ses remerciements 



=V-»7I-' 



30 LES INSPIRATRICES 

avec une vive émotion. Le zèle pieux de celle- 
ci n'eut que trop souvent à intervenir dans les 
nouveaux malheurs du royaume de Naples, at- 
taqué par François P** et défendu par Philibert 
de Ghâlon, prince d'Orange. C'est alors qu'elle 
recommanda au général espagnol un officier 
qui avait servi sous Pescaire, Fabricio Mara- 
maldo, fort peu digne d'ailleurs de cette mar- 
que d'intérêt, et qui a laissé une mémoire 
exécrée en Italie* 

Cette guerre la força de se retirer à Arpino, 
antique bourgade, justement fière de ses belles 
ruines, et patrie de Marins et de Cicéron. De là 
elle vint à Rome , et y visita sa belle-sœur, 
Jeanne d'Aragon ; le pape Paul III l'accueillit 
aussi fort bien. Peut-être connut-elle alors Ve- 
ronica Gambara , l'illustre poétesse , avec qui 
elle échangea plus tard des lettres et des son- 
nets, et dont le nom figure d'ordinaire à côté 
du sien. De cinq ans plus âgée que Vittoria, 
Veronica Gambara était devenue veuve, comme 
elle, de bonne heure ; son mari, Giberto de 
Correggio, étant mort en 1519, ainsi que Pes- 
caire au service de l'empereur, elle resta fidèle 
à sa mémoire et refusa tous les partis qui se 
proposèrent. Sa maison, qui fut honorée deux 
fois de la visite de Charles-Quint, était le ren- 
dez-vous de tous les savants et de tous les 



VITTORIA COLONNA 31 

beaux esprits. Elle aussi fut louée par l'Aré- 
tin. 

En 1531, Vittoria Golonna revint à Ischia, 
près de Constance d'Avalos; elle passa Tété de 
1533 dans le monastère de Saint-Paul, à Or- 
vieto ; c'est là qu'elle apprit la mort de son 
parent, le cardinal Pompée. Ce cardinal était 
un terrible homme. Déjà pourvu de Tévêché 
de Riéti, de quelques abbayes et de plusieurs 
prieurés, il se battit un jour avec un Espagnol; 
on vint les séparer : il en fut si fâché, qu'il 
mit sa soutane en pièces. Pourtant Vittoria 
parle de lui comme d'un saint personnage, et 
il est permis de croire que Tâge avait un peu 
modéré sa fougue, dans les derniers temps. 
D'Orvieto, la marquise de Pescaire revint à 
Ischia, et y continua la correspondance active 
qu'elle entretenait, sur tous les sujets, avec les 
savants et les théologiens. 

Elle vit partir le marquis du Guast en Hon- 
grie, où il allait guerroyer les Turcs. Créé che- 
valier de la Toison-d'Or , en même temps que 
le roi d'Ecosse et le duc de Saxe, par une fa- 
veur extraordinaire de Charles-Quint, le mar- 
quis du Guast était aussi bon Espagnol que 
possible, et on en a une preuve convaincante 
dans la confiance de l'empereur, qui lui remit 
la défense de ses Etats contre les Barbares. Le 



32 LES INSPIRATRICES 

marquis, après avoir vaillamment combattu les 
infidèles à la frontière, alla porter la guerre 
chez eux, dans le nord de l'Afrique. 



Nous venons de voir la charité de Vittoria 
s'exerçant dans les guerres civiles; il nous 
reste à raconter comment son zèle Tentraîna 
dans le mouvement religieux de son temps. 

Le besoin d'une réforme dans la discipline 
de rÉglise se faisait alors sentir : il était ré- 
servé au Concile de Trente de Taccomplir sans 
entamer le dogme, mais il fut devancé dans 
cette voie par des esprits inquiets, qui trans- 
portèrent sur un terrain périlleux le débat qui 
s'était engagé, d'abord, autour de certains points 
de législation ou de morale. En Italie, tous les 
hommes de quelque valeur, qu'ils appartins- 
sent ou non à la société ecclésiastique, prirent 
parti dans cette discussion. Vittoria n'y pou- 
vait rester étrangère ou indifférente : la tour- 
nure sérieuse et virile de son esprit, ses habi- 
tudes de retraite et de recueillement, son 
goût pour la philosophie, et, plus que tout 
enfin, sa piété que les scandales alarmaient, 
contribuèrent à la pousser vers ces nouvelles 



VITTORIA GOLONNA 3S 

croisades, (jui devaient bientôt cesser d'être 
pacifiques. 

Un gentilhomme espagnol, Juan Valdez, qui 
avait été en relations & Rome avec Pierre Car- 
nesecchi, le propagateur des idées et des ten- 
dances réformatrices , s'était fixé dans le 
royaume de Naples; autour de lui se forma 
bientôt un cercle où l'on discutait les questions 
religieuses ; Vittoria en fit partie, ainsi que la 
belle Julie de Gonzague, la duchesse d'Amalfl, 
sœur du marquis du Guast, et Isabelle Manri- 
quez, sœur de l'archevêque de Séville, grand 
inquisiteur d'Espagne, élevé par Clément VII, 
en 1531, à la dignité cardinalice. 

En outre , Vittoria comptait parmi ses amis 
plusieurs membres éminents du clergé : le 
docte Guidiccioni , le poète chrétien Sadolet, et 
plus tard, le théologien Gontarini ; le cardinal 
Pôle, dont elle fut la fille spirituelle; le fils du 
chancelier de Milan, Giovanni Morone, qui avait 
beaucoup de l'intelligence et du sens politique 
de son père. Elle entretint des relations avec 
des hommes qui devinrent suspects d'adhérer 
aux doctrines de Luther, de Zwingle ou de 
Baur ; tels étaient : Marc-Antoine Flaminio, 
dont l'orthodoxie fut reconnue, et que l'on 
nomma secrétaire du Concile de Trente ; Pierre 
Camesecchi ; Pierre Martyr, le plus célèbre des 

3 



34 LES INSPIRATRICES 

hérésiarques italiens , dont Dupin a dit qu'il 
était, après Calvin, celui de tous les réforma- 
teurs qui a le mieux écrit, qu'il surpassait 
même le docteur français dans la connaissance 
des langues, et qu'il fit preuve souvent d'un 
grand esprit de douceur et de conciliation dans 
ses rapports avec les catholiques, et avec les 
différentes sectes protestantes. 

Mais voici celui qui eut le plus d'influence 
sur Vittoria Golonna. Fils d'un homme du 
peuple, Domenico Tomasini, Frère Bernardine 
Ochino de Sienne , disciple de Savonarole, in- 
carnait en sa personne la Réforme italienne. 
Ses prédications de carême avaient fait tant de 
bruit, que Clément VII jugea nécessaire d'ex- 
pulser les Franciscains de Rome. Deux femmes 
obtinrent leur rappel : Vittoria et la veuve du 
duc de Camerino, Catherine Cibô, cette théolo- 
gienne qui savait plus de latin, de grec et 
d'hébreu que tous les docteurs, et qui lisait les 
Écritures dans le texte original. A partir de 
celte époque, Vittoria protège toujours Frère 
Bernardine ; elle le recommande au cardinal de 
GonzaguQ ; elle se plaint, dans une lettre à la 
duchesse d'Drbin, des mesures que crut devoir 
prendre contre lui le cardinal de Santa-Croce 
in Gerusalemme, Francesco Quinones de Luna, 
et de la surveillance qu'il exerçait sur le couvent 



VITTORU COLONNA 35 

de Montepulciano, où Ochino était regardé 
comme un saint à cause de ses airs d'austérité. 
Après avoir reçu à Rome la visite de Gharles- 
Quint, elle fit un voyage à Lucques et à Fer- 
rare ; Hercule II d'Esté avait épousé une prin- 
cesse française. Renée de Valois, qui inclinait 
vers les idées protestantes, comme on sait, et 
dont Clément Marot loue « le noble cœur, » 
mais que son mari n'aimait guère. Il est pro- 
bable que Renée eut plusieurs entretiens avec 
la marquise de Pescaire sur les livres de Calvin, 
qu'elle lisait. Le but du voyage de Vittoria 
était de procurer à Frère Bernardine les moyens 
d'établir à Ferrare un couvent de capucins or- 
ganisé d'après ses principes. On lui fit un ac- 
cueil enthousiaste : le peuple était si jaloux de 
conserver cette femme illustre , que Francesco 
délia Torre, envoyé par Giberti vers la mar- 
quise de Pescaire pour la prier de se rendre à 
Vérone , faillit être lapidé dans la rue, quand 
on sut sa mission. Pendant qu'elle était à Fer- 
rare, Vittoria fut en relations avec Trissin, et 
elle tenta, mais inutilement , de sauver la vie 
de Philippe Strozzi, ce patriote qui avait essayé 
de délivrer Florence des Médicis. C'est Renée de 
Valois qui la mit en rapport avec la reine Mar- 
guerite de Navarre, alors plongée dans la plus 
extrême dévotion calviniste. 



36 LES INSPIRATRICES 

De Ferrare, Vittoria Colonna revint à Rome ; 
elle y vit les cardinaux Morone, Gervini, Fré- 
gose; révoque Guidiccioni, Glaudio Tolomei, 
Annibal Garo. Son secrétaire, Giuseppe Jova, 
appartenait à la nombreuse corporation des 
littérateurs romains ; elle ne manqua pas de 
moyens, on le voit, de les connaître, eux et 
leurs ouvrages. 



VI 



Nous ignorons à quelle date commencèrent 
les célèbres relations de Vittoria Golonna avec 
Michel-Ange , et il est impossible d'affirmer 
qu'elles aient pris naissance avant ce dernier 
voyage à Rome, à cause des longues absences 
que l'artiste fit à plusieurs reprises. Quant aux 
détails, ils abondent, principalement dans les 
mémoires d'Ascanio Gondivi , le plus cons- 
ciencieux , sinon le plus remarquable des bio- 
graphes de Michel-Ange. « En particulier, nous 
dit-il, il aima grandement la marquise de Pes- 
caire, dont la divine intelligence l'avait séduit, 
et il fut extrêmement aimé d'elle. Il en a con- 
servé beaucoup de lettres , remplies d'un 
amour chaste et tendre , et il lui a écrit plu- 
sieurs sonnets pleins de génie et de passion. 



VITTORIA COLONNA 



a7 



Bien souvent elle quitta Viterbe, et les autres 
lieux où elle allait pour son plaisir ou pour 
passer Tété, et vint à Rome sans autre motif 
que celui de voir Michel-Ange. Et par contre, 
l'amour qu'il lui portait était tel, qu'il me sou- 
vient lui avoir entendu dire qu'il ne regrettait 
qu'une chose : c'est que, lors de la visite qu'il 
lui fit, quand elle allait quitter cette vie, il ne 
lui baisa pas le front et le visage , comme il 
lui avait baisé la main. Après la mort de cette 
dame, il eut souvent des accès d'une sombre 
folie. » 

Pour elle, Michel- Ange se fit poète, et lui- 
même définit ainsi l'affection que la noble 
femme inspirait à son ardente et honnête 
nature : 

« Le principe de mon amour ne réside point 
en mon cœur, car l'amour dont je t'aime est, 
pour ainsi dire, sans cœur, étant tourné vers 
un objet où n'atteignent point les basses pen- 
sées ni la passion humaine, toute pleine d'aveu- 
glement. Quand nos deux âmes sortirent du 
sein de Dieu, Amour, qui te fit pure lumière, 
me voulut faire judicieux contemplateur de la 
beauté ; aussi mon désir ardent ne saurait mé- 
connaître la clarté qui resplendit dans cette 
partie de toi vouée, hélas ! à la destruction, 
pour notre malheur. Mais , comme la chaleur 



38 LES INSPIRATRICES 

est inséparable de la flamme, ainsi ton corps 
charmant est inséparable de l'âme immortelle 
qui l'anime ; mon culte enthousiaste exalte la 
manifestation et l'image de cette essence di- 
vine. Voyant dans tes yeux le paradis, ma 
pensée revole vers eux pour retourner dans les 



Ce commerce si pur et si élevé, qui illustra 
Vittoria, grandit encore Michel-Ange, et l'on 
peut en croire ses poétiques aveux à cet égard. 
Ne nous a-t-il pas dit qu'il était la page blan- 
che où la plume de son amie traçait de pieux 
caractères : a Porgo la candida carta ai vostri 
santi inchiostri. » Ailleurs, il s'humilie encore 
davantage devant la divine inspiratrice. Écoutez 
plutôt ce sonnet : 

« Quand le sculpteur , maître dans son art 
excellent et divin, a bien saisi la disposition et 
l'attitude d'une figure, tout d'abord il les fixe 
dans une première ébauche, à l'aide d'une ma- 
tière grossière, et dans la forme d'un simple 
modèle : c'est ainsi qu'il donne la vie à sa con- 
ception. Mais ensuite, vient le second enfante- 
tement ; alors, dans les dures entrailles de la 
pierre, s'accomplissent les merveilles que 
l'ébauche annonçait ; l'œuvre du sculpteur naît 
une deuxième fois, et désormais illustre et par- 
faite, il n'est plus de borne prescrite à sa durée. 



VITTORIA COLONNA 39 

Ainsi, je naquis d'abord modèle, et modèle 
imparfait, de ce que je devais être, pour re- 
naître statue plus achevée, grâce à vos soins, 
ô noble dame I Ah I puisque votre bonté daigne 
combler les lacunes de ma nature et en re- 
trancher le superflu, quel châtiment ne méri- 
teraient pas mes désirs audacieux et insensés, 
s'ils osaient se révolter contre elle ? » 

Songeons que dans cet amour Michel-Ange 
se reposait des travaux sublimes de la Sixtine, 
quand Vittoria consentait à interrompre, en sa 
faveur, ses méditations religieuses au pied du 
crucifix, dans ce cloître du Quirinal où le grand 
Buonarotti venait la visiter. Le couvont possé- 
dait un magnifique jardin, d'où la vue s'éten- 
dait sur les horizons magiques de Rome ; là, 
près d'une fontaine, sous les ombrages sécu- 
laires, Michel- Ange et quelques artistes venaient 
chercher l'entretien de la noble recluse. 

Il fit, pour son amie, un crucifix et une Des- 
cente de Croix, dont il est maintes fois ques- 
tion dans les lettres de Vittoria. Ni l'un ni 
l'autre ne sont parvenus jusqu'à nous : « Mon 
excellent et incomparable ami, lui écrit la mar- 
quise de Pescaire, j'ai vu votre crucifix; j'ai la 
ferme croyance que Dieu vous a assisté de sa 
grâce surnaturelle pour peindre ce Christ, et 
maintenant je vois que omnia possibilia sunt 



40 LES INSPIRATRICES 

credenti. » Hais elle préférait encore rhonnète 
homme à l'artiste : « Vos chefs-d'œuvre, que le 
monde admire, lui disait-elle, ne sont pas votre 
plus grand titre de gloire à mes yeux. » 

Un temps d'épreuves allait bientôt venir 
pour Vittoria Colonna, comme pour Michel- 
Ange ; mais les malheurs de celle-ci furent 
plus lourds à porter ; elle vit la ruine presque 
complète de sa famille. Âscanio Colonna, son 
frère, se révolta contre Paul III, à l'occasion 
d'un impôt sur le sel, et le pape résolut d'en 
finir avec lui. Vainement Vittoria implora le 
secours de Charles-Quint : l'empereur ne vou- 
lut pas se compromettre. Ascanio, vaincu, dé- 
pouillé, dut s'enfuir ; sa femme, Jeanne d'Ara- 
gon, échappa à grand'peine à la prison. Les 
prières touchantes de la marquise de Pescaire 
ne firent aucun effet sur le pontife ; elle quitta 
Rome pour le monastère d'Orvieto. Pendant 
Tété de 1541, nous la voyons de nouveau dans 
celui de Saint-Silvestre ; elle venait de perdre 
sa fidèle amie, la duchesse de Francavilla. En 
octobre, elle quitte encore Rome et se rend à 
Viterbe, où elle passe trois ans. Son séjour 
dans le monastère de Sainte-Catherine marque 
l'époque de l'une des plus douloureuses crises 
de son existence, celle qui aboutit à une rup- 
ture avec Ochino, et avec tous les hommes de 



VITTORIA COLONNA 41 

son parti. Combien il lui en dut coûter pour 
suivre alors la voix de sa conscience, et renon- 
cer aux espérances de réformes, que l'ambition 
des réformateurs et leur imprudence avaient à 
jamais compromises ! Et justement ces hommes 
étaient alors en butte aux poursuites les plus 
rigoureuses de la justice ecclésiastique. Elle 
s'exécuta cependant, et suivit courageusement 
les conseils de son directeur, Reginald Pôle. 
Sans aucun doute, sa faible santé souffrit cruel- 
lement de toutes ces épreuves répétées, qui 
faisaient tant souffrir son âme, et c'est là la 
cause de la maladie de langueur qui devait 
l'emporter bientôt. Le célèbre médecin Girolamo 
Fracastoro ne s'y trompait pas. Il écrivait à un 
ami de Vittoria, Carlo Gualteruzzi, qui lui fai- 
sait part de ses craintes : « Je voudrais qu'il se 
trouvât un médecin pour son âme, car autre- 
ment, je ne sais par quelle étrange cause, la 
plus belle lumière de ce monde va s'éteindre. » 
C'est dans ces dispositions que Vittoria revint 
à Rome où s'écoulèrent les dernières années de 
sa vie ; elle choisit cette fois le cloître des Béné- 
dictines de Sant'Ânna de* Funari, bâti dans un 
quartier alors presque désert. Tout semblait 
concourir à attrister la un de cette noble exis- 
tence ; la mort du marquis du Guast suivit de 
près celle de Giberti. Tant d'épreuves ache- 



42 LES INSPIRATRICES 

vèrent de faire de Vittoria une sainte : « C'est 
une femme rare, écrivait le comte Fortunato 
Martinengo, toute pleine de l'amour du Christ, 
dont le nom est sans cesse dans son cœur et 
sur ses lèvres. Combien son humilité est grande ! 
Il y a une telle force dans tout ce qu'elle dit, 
qu'il semble que de sa bouche pendent des 
chaînes qui tiennent captifs ses auditeurs. C'est 
un bonheur pour moi de l'entendre et de l'ap- 
procher. » 

La maison de Michel-Ange était voisine du 
cloître de Sauf Anna. Lui aussi était bien changé; 
il avait soixante-dix ans, ses travaux de la Six- 
tine l'avaient tant épuisé, que l'on craignait pour 
sa vie ; mais il eut toujours assez de force pour 
continuer ses visites. Depuis plusieurs années, 
il conservait pieusement un petit livre couvert 
en parchemin : c'étaient les sonnets de Vitto- 
ria, qu'elle lui avait envoyés ; elle avait déjà 
fait son testament poétique. 

Au commencement de 1547, la maladie de 
langueur dont elte souffrait s'aggrava. On la 
transporta chez sa parente, Giulia Colonna, qui 
avait épousé Giuliano Cesarini ; mais les soins 
qui lui furent prodigués ne servirent qu'à adou- 
cir ses derniers moments. Elle mourut dans un 
appartement du palais donnant sur les jardins, 
après avoir signé son testament, au bas duquel 



VITTORIA COLONNA 43 

se trouve cette lormule : « lia testavi ego Vic- 
toria Columna, » 

Elle institua les cardinaux Pôle, Sadolet et 
Morone ses exécuteurs testamentaires, et laissa 
tous ses biens à son frère Ascanio, à la réserve 
de donations aux quatre monastères de Saint- 
Silvestre et de Sainte-Anne à Rome, de Saint- 
Paul à Orvieto, et de Sainte-Catherine à Vi- 
terbe, ainsi que de certains legs aux serviteurs 
de la famille et aux pauvres. Elle laissa neuf 
mille écus à Reginald Pôle. 

Morte dans Taprès-midi du 25 février 1547, 
à Tâge de cinquante-sept ans, elle fut ensevelie 
dans la crypte funéraire de la chapelle de Sainte- 
Anne, comme les religieuses du couvent. Aucune 
pierre, aucune inscription n'indique l'endroit 
où repose la plus noble femme de Tltalie du 
seizième siècle. 

Trois ans après cette mort, Michel-Ange écri* 
vait à un prêtre de Santa Maria del Fiore, Bene- 
detto Fattucci : « Je vous envoie des poésies de 
moi : elles sont adressées à la marquise de Pes- 
caire, qui m'aimait bien ; moi, je ne l'aimais 
pas moins. La mort m'a enlevé un grand ami ! » 
Ce dernier mot est à retenir, car, de toutes 
façons, il honore ces deux grandes âmes. Mais 
quelle destinée que celle de cette femme qui, 
sans sortir de son deuil, régna pour ainsi dire 



44 LES INSPIRATRICES 

sur l'Italie, et qui fut la Béatrix de Michel- 
Ange I 

La poésie de Vittoria n'a pas la mollesse 
qu'on pourrait attendre d'une imagination fémi- 
nine ; elle n'a pas non plus, ou du moins elle 
a rarement, le coloris si riche des poètes de la 
Renaissance, surtout Italiens. Elle exprime plus 
d'idées que de sentiments et plus de sentiments 
que de sensations : on s'aperçoit, en la lisant, 
qu'elle a beaucoup agi, beaucoup pensé, mais 
qu'elle a fort peu rêvé. Cependant, elle trouve, 
quand elle veut bien, l'image gracieuse qui 
attire et la note qui émeut, quoique son prin- 
cipal souci soit de rendre exactement sa pensée, 
et de ne jamais déchoir d'une certaine élégance 
sévère. On se représente volontiers cette poésie 
comme une belle veuve austère et froide, sem- 
blable à Vittoria elle-même. C'est le langage 
d'un grand cœur qui a aimé noblement, qui a 
souffert, qui a lutté pour le bien : ce ne sont 
pas les amusements d'un talent indifférent à 
tout, hormis au beau. On y découvre un mé- 
lange de noblesse antique et de simplicité chré- 
tienne, d'une expérience consommée de la vie 
mondaine, et de la candeur des âmes parfaite- 
ment vertueuses. En un mot, c'est une sainte 
qui tiçnt la plume, mais une sainte qui a passé 
dans les cours tout le temps qu'elle n'a point 



VITTORIA COLONNA 45 

passé dan» les cloîtres, qui a été en rapport 
avec les plus illustres interprèles de la pensée 
humaine, et qu'enfin Michel-Ange a aimée. Ne 
lui demandons point ce qu'elle ne pouvait pas 
nous donner, et tâchons plutôt à bien distinguer 
son originalité incontestable et ce parfum de 
chaste poésie, qui veut être respiré avec un 
véritable recueillement. Et pour cela, ne sépa- 
rons point trop l'histoire de sa vie, poétique 
comme une légende, de son œuvre qui en est 
le résumé. La pensée de Dieu et la pensée de 
son époux ont gouverné sa plume comme son 
existence, et c'est un des plus remarquables 
caractères de son talent qu'il ne puisse être 
expliqué que par ses vertus. Mis au service de 
deux cultes sacrés, il s'éleva sans effort au- 
dessus des frivolités misérables où se complai- 
saient les rimeurs de l'époque. 



BEATRIX 



ET 



LES POESIES LYRIQUES DE DANTE 



BEATRIX 



BT 

LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 



I 



Jamais la beauté et l'amour n'avaient été 
représentés d'une manière aussi surnaturelle 
que dans la Yita Nuova ; jamais depuis, l'ima- 
gination d'aucun poète ne réussit à s'élever à 
cette glorieuse hauteur au-dessus des sens et 
de l'humanité. La pureté rayonnante des vierges 
préraphaéliques illumine la forme harmonieuse 
de Béatrix Portinari. Je le veux bien, la jeune 
fille de Florence se confond parfois, en cette 
histoire, avec le fantôme idéal qu'appellent les 
aspirations d'un cœur juvénile ; la main de son 
amant a ceint d'un diadème mystique son 
front mortel, et lui a tissé une robe de lumière. 
Poésie et réalité, Dichtung und Wahrheit, comme 
dit Gœlhe ! N'importe ; quant au fond, ce livre 
est vrai, car il retrace les émotions de Dante 
pendant le temps qu'il aima l'idéal en Béatrix. 

C'est le poème de la première jeunesse, écrit 

i 



t 



\ 50 LES INSPIRATRICES 

par celui qui fut tout ensemble le plus grand 
des poètes et le plus passionné. Comme, plus 
tard, le voyant farouche de la Divine Comédie 
ne pourra se rassasier de ces acerbes invectives, 
où son patriotisme et sa haine se vengent 
immortellement des prévaricateurs et des traî- 
tres, ainsi l'amoureux adolescent épuise, sans 
jamais se satisfaire, les ressources de son génie 
à composer la parure de sa maîtresse. 

Cependant, la surprise n'est pas médiocre 
quand on passe des sublimes horreurs de V Enfer, 
des visions bibliques du Purgatoire, et des ex- 
tases du Paradis aux suaves récits de la Vita ; 
quand, au lieu des tonnerres de l'abîme et de 
la musique des sphères, on entend ces accents 
pareils au murmure des colombes dans un cré- 
puscule de printemps. Sauf en quelques endroits, 
, où l'élégie fait déjà pressentir la future épopée, 
on hésiterait à reconnaître celui qui, un jour, 
inspirera Michel-Ange. Et pourtant, malgré les 
formidables beautés de la Commedia, Sainte- 
Beuve s'en détournait pour se laisser prendre 
au charme infini de la Vita Nuova ,- il avait 
même une prédilection qu'il ne cachait pas : 

< la simple histoire 

Où, de sa Béalrix recueillant la mémoire, 
Il revient pas à pas sur cet amour sacré. 
Est ce que J'ai de lui Jusqu'ici préféré. » 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 54 

Dans Alighieri, il y a donc eu deux poètes, 
comme il y a eu deux hommes : l'un jeune, beau, 
candide, que nous montre Giotto; l'autre vieux, 
célèbre et chagrin, qu'a peint Masaccio, et qui 
est le seul donl s'occupe la légende, et malheu- 
reusement aussi, la critique. Mais nous, du 
moins, souvenons-nous du mot de Hanzoni : 
Tu delVira maestro e del sorriso, divo Alighier; 
et, pour mieux apercevoir ce sourire divin de 
la jeunesse, faisons connaissance avec le poète 
lyrique, moins grand, mais non moins intéres- 
sant, que l'épique. D'ailleurs, nous n'aurons pas 
seulement à étudier les sonnets épars dans la 
Vita Nuova ; il est, dans l'écrin de Dante, d'au- 
tres poésies également belles, de la même 
époque et de la même inspiration ; il est aussi 
des satires admirables, des allégories d'une 
beauté philosophique ou morale tout à fait 
noble ; il est enân des chants où la passion sen- 
suelle, partout ailleurs sévèrement refoulée, se 
fait jour avec une violence imprévue. Nous au- 
rons ainsi examiné tour à tour les principaux 
éléments de la Divine Comédie, disséminés dans 
l'œuvre lyrique de son auteur. Mais auparavant, 
disons quelques mots des origines de la poésie 
italienne, afin de faire mieux comprendre le 
rôle de ces compositions dans l'histoire litté- 
raire du pays de Dante. 



LES INSPIRATRICES 



L'Italie reçut de la Provence ses premiers 
poètes : des troubadours suivirent Barberousse, 
lors de ses fréquentes expéditions dans la Pénin- 
sule; ils apportèrent avec eux une littérature 
chevaleresque et féodale, mais surtout pénétrée 
de l'esprit gibelin. On parla français dans le 
Frioul (1). Dès 1 152, Ogier de Vienne, séjournant 
en Lombardie, cite, dans ses sirventes, Frédé- 
ric 1*=', roi des Romains; et Buvalelli, un con- 
temporain, un ami peut-être de Guinizelli, le 
précurseur et le maître de Dante, compose en- 
core des vers provençaux : Dante lui-même en 
a laissé. En cinquante ans, dit Carducci, on peut 
compter vingt-cinq poètes italiens écrivant en 
langue d'oc dans le pays où résonne le si. Cet 
usage exclusif d'un idiome étranger s'explique 
par des raisons de convenance et de propriété : 
les formules de la poésie des cours d'amour, 
alors seule admise, étaient beaucoup trop raffi- 
nées pour s'accommoder de l'idiome national, 

(I) Etait-ce U«n dans le vriû Friuul ? Carducci VaîËrmt. Un ta- 
TMl iUlien, U» PoUlla, m'écrit qu'il raudrail mieux dire : danl 
1* Htcca Trivigiana, en élcndant la signification g^rapbique du mot 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 53 

mal défini et incertain encore. Quand l'auteur 
de la Vita Nuova commença à versifier à dix- 
huit ans, ce fut d'après les méthodes proven- 
çales. Et bien plus tard, en écrivant le De Vul- 
gari Eloquentia, il préférait encore à l'italien 
la langue d'oc, pour la poésie, et pour la 
prose, la langue d'oïl. 

La Sicile ! c'est-à-dire la patrie de l'idylle et 
de Théocrite, où l'Italie est presque l'Afrique, 
où les orangers ont la taille des chênes, ou les 
papyrus croissent comme sur les bords du Nil ; 
la terre qui porte une race moitié grecque moi- 
tié sarrazine, ainsi que le prouvent les cons- 
tructions mauresques et les théâtres en ruines 
qu'on voit sur ses rivages. Palerme était, en ce 
temps-là, un comptoir oriental : l'Orient y en- 
voyait ses étoffes et ses femmes. Des docteurs 
mahométans venaient disputer dans son univer- 
sité avec les chrétiens : l'averrhoïsme arabe y 
tenait en échec la scolastîque. Il semble impos- 
sible que ce contact de la civilisation asiatique, 
qui agit si fortement sur les Croisés, n'ait pro- 
duit aucun effet sur les Siciliens. A cette épo- 
que, d'ailleurs, régnait en Sicile, après le grand 
Frédéric II, Manfred, le roi poète aux cheveux 
blonds, dont la destinée, brillante ou sombre, 
a contenu bien des drames et bien des épopées. 
Il n'est donc pas étonnant que les premiers vers 



54 LES INSPIRATRICES 

italiens aient été faits en Sicile, mais plutôt, 
qu'eu de telles circonstances, un tel pays n'ait 
produit qu'une misérable littérature convention- 
nelle. A peine, en lisant ce qui nous reste des 
poètes siciliens, académiciens et courtisans, 
peut-oa surprendre, de temps à autre, quelque 
apparence de passion ; h peine peut-on citer le 
nom de CiuUo d'Alcamo, qui dialogue en vers 
gracieux avec sa dame. En somme, tout cela ne 
vaut pas les fraîches compositions du chantre 
populaire moderne Meli, ni même les chansons 
d'amour que répètent les vendangeuses, dans 
les vallons de l'Etna. 



III 

La poésie sicilienne fut tuée avec Manfred, à 
la journée de Bénévent, par le conquérant fran- 
çais du royaume des Deux-Siciles, Charles d'An- 
jou; mais Bologne et les cités de la Toscane 
recueillirent les précieuses semences de la lit- 
térature nationale. Les Toscans, successeurs des 
Siciliens, ne se contentèrent pas d'être leurs 
continuateurs : ils mirent tous leurs efTorls à 
perfectionner l'instrument lyrique dont ils 
avaient hérité, et se piquèrent d'exceller dans 
la poésie italienne, dès qu'ils eurent commen- 



BÉÂTRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 55 

cé d'en faire. Suivant la juste remarque de 
Laurent de Médicis, c'est à Guittone d'Arezzo 
que revient la gloire d'avoir, le premier, laissé 
des modèles, encore que défectueux, du vrai 
genre national, en s'éloignant à propos de la 
forme provençale, dominante chez les Siciliens, 
pour serrer de plus près la forme latine. En 
même temps, dit Garducci, il devançait Pétrar- 
que dans Tode politique. Ecoutez-le railler les 
Florentins de leur lâcheté devant l'étranger en- 
vahisseur : 

« Puisque vous avez les Allemands chez 
vous, servez-les bien; faites- vous montrer, je 
vous prie, leurs épées, avec lesquelles ils vous 
ont coupé la figure, et tué vos pères et vos fils. 
Et comme cette besogne les a beaucoup fatigués, 
je suis d'avis que vous leur donniez de vos 
grosses monnaies pour leur peine. » 

Il y a quelquefois une élégance remarquable 
dans les compositions élégiaques et amoureuses 
de Guittone, et son esprit était des plus culti- 
vés, pour un rimeur de ce temps. Mais il eut 
un défaut terrible : l'obscurité voulue, systéma- 
tique. Comme le Provençal Arnauld Daniel, re- 
marque un critique moderne, M. Borgogni, il 
était pénétré de ce bel axiome : qu'un écrivain 
doit raffiner et subtiliser le plus possible, afin 
de ne pas être compris du vulgaire. Pauvres 



1 



56 LES INSPIRATRICES 

gens I ils ne savaient pas qu'on n'a nullement 
besoin de se gêner pour cela, et que la difficulté 
consiste, au contraire, à s'en faire comprendre. 
Le plus curieux est que Dante, qui couvrit de 
son mépris Guittone et l'école de transition» 
ait loué et pris pour maître Guido Guinizelli qui 
fut relativement un grand poète, mais à qui on 
peut souvent adresser les mêmes critiques dont 
l'auteur du De Vulgari Ehquentia accable Guit- 
tone et ses disciples. 

Parmi les innovations du réformateur d'Arez- 
zo, une est surtout importante : c'est l'intro- 
duction de la scolastique dans la poésie amou- 
reuse. On en pensera ce qu'on voudra, au point 
de vue du goût ; il est^ en tout cas, impossible 
de nier que la fureur dogmatisante de Guittone 
ait eu, du moins, un bon résultat : l'abus qu'il 
fit de la métaphysique rendit la poésie italienne 
propre pour les sujets sérieux, et très capable de 
bien exprimer toutes les nuances de la pensée 
littéraire. 

En arrivant à Guido Guinizelli, nous sommes 
presque à Dante. Il est le créateur de la belle et 
majestueuse Canzone ; il règle l'harmonieux 
mélange des vers inégaux dans la strophe. 
Nous l'avons appelé grand artiste : il n'y a pas 
à d'en dédire. Ce n'est pas seulement le maître 
du jeune Dante, c'est un précurseur éloigné de 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 57 

la Renaissance, pour Télégance du style et la 
grâce des métaphores. L'âme de Pétrarque 
chante déjà dans ses vers. Mais il a aussi la 
force : 

« Le regard de vos yeux descend dans les 
miens, comme la foudre entre par la fenêtre de 
la tour, et brise et fracasse tout ce qu'elle 
trouve à Tintérieur. » 

Voici encore une strophe où Carducci signale 
tm des mouvements les plus lyriques de la 
poésie italienne : 

« Dame, lorsque je me présenterai devant 
lui, Dieu me dira : — « Quelle est donc ton 
<( audace, à toi qui as passé les deux et qui es 
« venu jusqu'à moi ? Tu m'as abandonné pour 
« de vaines apparences, tu t'es laissé séduire 
« par les folies de l'amour ; mais à moi seul 
« est due la louange, et à la reine de ce saint 
« royaume, victorieuse de tout mal. » Je pour- 
rai lui répondre : « Elle avait l'aspect d'un ange 
<c de ton paradis : qu'il ne me soit point imputé 
« à crime de l'avoir aimée. » 

D'un autre côté, le sonnet célèbre sur Lucia, 
la belle fille au capuchon, aux lèvres rouges et 
aux yeux de feu, prouve que Guinizelli sut, 
quand il le fallait, retracer avec de vives cou- 
leurs les scènes de la vie réelle, en leur con- 
servant un charme énergique et pittoresque. Il 



58 LES INSPIRATRICES 

posséda donc une riche organisation de poète 
et d'artiste. 

Terminons cette rapide revue de la littéra- 
ture italienne au treizième siècle, avant sa com- 
plète formation, en mentionnant les gais ri- 
meurs qui écrivaient sans trop se soucier des 
questions de forme et d'école. Leurs productions 
ne sont pas toujours sans mérite : elles entre- 
tinrent un courant populaire qui, plus tard, 
traversa, en la fécondant, l'œuvre immense de 
Dante. Il était bon que la naïveté ne disparût 
pas tout à fait de la poésie, et qu'auprès des 
doctes novateurs, il se trouvât, ne fût-ce qu'au 
cabaret, de joyeux compagnons, pour continuer 
la tradition des jongleurs et des ménestrels à 
demi soldats, tous gens de sac et de corde. Le 
plus connu, parmi ce groupe, est Gecco Angio- 
lieri, de Sienne, célèbre par ses démêlés avec 
Dante, par plusieurs aventures des moins ho- 
norables, et surtout, parla mention que fait de 
lui Boccace dans le Décaméron. Nous aurons 
encore une fois occasion de le nommer. 

IV 

Dans la courte étude que nous allons ébau- 
cher des poésies de la Vita Nuova, nous pren- 
drons pour guide un habile interprète de Dan- 



BÉATAIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 59 

te, M. Alexandre d'Ancona(l), celui de tous les 
éditeurs qui a le plus fait pour Tillustration de 
l'œuvre juvénile du grand poète, répandant 
ainsi une admirable clarté sur la trilogie qui 
n*en est, à certains égards, que le viril et mer- 
veilleux développement. 

La Vita Nuova, histoire de l'amour de Dante 
pour Béatrix, est, avant tout, une introduction 
à la Divine Comédie : elle doit servir à prépa- 
rer et à expliquer Tapothéose de la femme 
aimée : « De même, dit excellemment M. d'An- 
cona, que celle qui est assise dans le ciel em- 
pyrée, à côté de Marie, ne cesse jamais d'être 
la jeune fille adorée de Dante, de même, dans 
la Vita Nuova, il n'y a pas un instant où Béa- 
trix soit seulement une créature mortelle pa- 
reille à toutes les autres. » Changer peu à peu 
une figure humaine en une image divine ; 
montrer la lente transformation d'un chaste 
amour en un culte mystique, tel est donc le 
double objet de la Vita Nuova, qui justifie ainsi 
d'avance les expressions dont se servira Dante, 
en bien des endroits de la Divine Comédie, lors- 
qu'il parlera de Béatrix, et des sentiments mys- 
térieux que lui inspire la céleste bien -aimée. 

La Vita Nuova se divise naturellement en trois 

(1) Nous appelons particulièrement l'attention de nos lecteurs sur le 
magnifique Discoun, que M. d*Âncona a placé en tête de Touvrage. 



GO LES INSPIRATRICES 

parties : dans la première, Dante aime, avec 
toutes les précautions chevaleresques de ce 
temps, mais il veut être aimé ; il recherche la 
présence et le gracieux salut de sa Béatrix ; 
dans la seconde, soit à cause du mariage de 
celle-ci avec Simone de' Bardi, soit pour toute 
autre raison, il parait résigné à ne Taimer plus 
que comme un type de perfection idéale, et 
met son bonheur dans ce qui ne saurait lui être 
enlevé, c'est-à-dire dans les louanges poétiques 
de son idole : cette période s'étend jusqu'à la 
mort de Béatrix ; dans la troisième partie, en- 
fin, Dante pleure avec des larmes sublimes 
celle qui n'est plus ; il se laisse distraire en- 
suite de sa douleur par une nouvelle affection, 
la, donna pie tosa, qui lui avait montré de la com- 
passion, et peut-être davantage ; puis, rappelé 
tout à coup au souvenir de son premier amour 
et de la morte sacrée, il jure, dans un élan de 
passion et de remords, de se vouer tout entier 
à glorifier, par un monument immortel, celle 
qu'il a pu oublier quelque temps. Il ne faut plus 
que les études philosophiques du Convivio et 
les souffrances de l'exil pour que la Divine Co- 
médie puisse naître ; elle est déjà annoncée, 
en tout cas, dans les dernières Ugnes, où Dante 
promet de dire de Béatrix ce qui n* a jamais été 
dit d*aucune autre, La transfiguration est com- 



BÉATRDC ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 61 

plète : la fille de Portinari est devenue un idéal ; 
Tamour de Dante est devenu une religion. 

Dans la première partie, le talent poétique du 
jeune Alighieri ne paraît pas encore formé : 
comme partout, sans doute, le commentaire en 
prose, écrit à une date postérieure, est magis- 
tral ; mais dans les vers, se trahissent de nom- 
breuses réminiscences des écoles provençale et 
sicilienne ; il y a des inexpériences, des obscu- 
rités, des jeux de mots dignes de Guittone, 
comme on en retrouvera encore dans la Divine 
Comédie. Il faut noter aussi la boursouflure de 
certaines métaphores. 

Les commentateurs relèvent des défauts en- 
core plus graves : Tinsignifiance de la plupart 
des sujets, et l'exagération habituelle des sen- 
timents. Gela n'empêche pas que le grand poète 
futur ne se révèle, .çà et là. par quelques vers 
d'une inspiration plus sentie et d'une expres- 
sion plus heureuse. Un sonnet qui ne fait point 
partie de la Vita, mais qui, très certainement, 
appartient aux premiers temps de l'amour de 
Dante, mérite que nous nous y arrêtions. Le 
voici : 

ce Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi, 
fussions enlevés par enchantement, et mis dan$ 
un navire qui irait sur mer à tout vent, à votre 
gré et au mien, 



62 LES INSPIRATRICES 

De sorte que jamais tempête, ou intempérie 
d'aucune sorte, ne pût nous empêcher de conti- 
nuer notre voyage, mais que, vivant toujours 
d'accord dans un même désir, nous eussions 
de plus en plus envie de rester ensemble ; 

Et que Monna Vanna et Monna Bice (Béatrix), 
et cette autre, que j'ai chantée aussi (1), fussent 
placées près de nous par le bon enchanteur. 

« Et toujours, nous parlerions d'amour, et 
chacune d'elles serait contente, comme je crois 
bien que nous le serions aussi. » 

L'effet des vers italiens est inexprimable. Les 
deux quatrains, suivant le mot de Garducci, 
sont un chant, un rêve, un vol d'oiseau. Quelle 
peinture et quelle musique I Ce navire qui s'en 
va h la dérive, obéissant à l'enchanteur; ces 
trois amants poètes aux genoux de leurs mai- 
tresses, pria dans les liens du charme, passant 
des journées sans fin en propos d'amour, bercés 
k la fois par l'éternel balancement et les mur- 
mures de la vague assoupie ; les ivresses du 
cœur multipliées par les ivresses de la nature ; 
cette volupté de pénétrer toujours plus avant 
dans l'infini du songe et dans l'immensité des 
océans, de se perdre au sein du vaste univers 

(1) Le t«it« porte : • QiieUa.(!h'i tu'l numéro del trtnia • , pir 
tlluMoa i use «rvente ie Dante ta l'honneur dei loixante plus bellei 
dames de Florenc-e, et où la mallreise de Ltpo Giinsi reniil i élre 
nommfe pu basard la Irentiéme. 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 63 

et de s*abîmer dans un bonheur idéal, sans li- 
mites, tout cela ne compose-t-il pas un divin 
poème, imprégné de la rêverie moderne ? On 
se rappelle la chanson de Victor Hugo : Si 
tu veux, faisons un rêve, mais combien les ho- 
rizons que nous ouvre Dante sont plus profonds 
et plus vaporeux ! Avoir écrit un sonnet pareil, 
plus de cinq siècles avant le romantisme, n'est 
peut-être pas une des moindres gloires de ieelui 
qui a résumé dans son œuvre le mysticisme 
hardi et le vigoureux réaUsme du moyen âge ; 
qui, en y mêlant les souvenirs et parfois aussi 
Tart plastique de l'antiquité, a préparé en même 
temps la Renaissance italienne (1). 

« A ce sonnet, dit M. d'Ancona, répond ou, 
du moins, correspond une composition de Lapo 
(l'un des trois poètes désignés par Dante), dans 
laquelle il nous dit aussi quelle serait pour lui 
la plus grande félicité, quel serait le rêve préféré 
de sa jeune imagination. Il ne voudrait pas seu- 
lement posséder la femme aimée, mais encore 
avoir la beauté d'Absalon et la force de Samson; 
il voudrait que TArno roulât du baume, que les 
murailles de Florence fussent argentées, les 
rues pavées de cristal, que la paix régnât dans 
tout l'univers, que chaque pays jouît d'une sé- 

(1) Le poème de Tennyson, Tht Voyage, si étrangement sugges- 
tif, offre une remarquable analogie avec le sonnet ëe Dante. 



64 LES INSPIRATRICES 

curité parfaite, que l'air gardât, été comme 
hiver, la même température. Des milliers de 
femmes et de jeunes filles, en habits de fête, 
chanteraient autour de lui, soir et matin, dans 
des jardins pleins de fruits et d'oiseaux, rafraî- 
chis par des eaux courantes, et retentissants de 
la musique des violons et des guitares. Sa vie 
s'écoulerait dans une continuelle jeunesse, dans 
la santé et le bonheur sans souci, jusqu'au jour 
où s'ouvriraient pour lui les portes du ciel. Cette 
poésie de Lapo, à tort oubliée, mais très digne 
d'attention, à cause de la note de sensualité et 
de mollesse orientale qui y domine, est le songe 
d'une âme effleurée pour la première fois par 
l'amour, d'une imagination qui n'a pas encore 
été troublée par les amertumes de la vie : c'est 
l'aspiration d'un adolescent et le soupir d'un 
artiste. Lapo, en cette composition, est moins 
idéalement pur, mais plus riche d'images que 
Dante. Cependant l'idée qu'il se forme du sou- 
verain bonheur n'est pas grossièrement sen- 
suelle ; car l'élément sensuel s'y rafifine telle- 
ment, qu'il s'évanouit. » 

Passons maintenant à la seconde partie de la 
Vita Nuova et à cette seconde période du déve- 
loppement poétique de Dante, que nous avons 
suffisamment caractérisée. Un jour que le poète, 
r&me et l'imagination occupées de sa Béatrix, 



BÉÀTRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 65 

suivait un chemin dans la campagne, sur la 
marge d'un ruisseau limpide, sa langue, dil-il, 
se mit à parler comme d'elle-même, et il pro- 
nonça ce vers à voix haute : 

Donne cW avete intelletto d'amore (1). 

L'inspiration qui le lui avait dicté s'envola 
aussitôt, mais il le garda dans sa mémoire, pour 
en faire le commencement de la belle Çanzone, 
qu'il nous donne, dans le Purgatoire, comme 
le premier modèle du nouveau style créé par 
lui. Dante ne se croit pas digne d'offrir à sa di- 
vine Béatrix le craintif hommage de ses louan- 
ges : il s'adresse à ses jeunes compagnes. Dans 
un adniirable passage, inspiré par un sonnet 
de Jacopo da Lentino, il montre les anges et 
les saints importunant le Seigneur de leurs 
prières pour qu'il appelle à lui cette âme divine, 
dont la vertu rayonne jusque dans le ciel, du 
fond de notre sombre vie. Après l'avoir adorée 
de loin, en tremblant, pendant tant d'années, 
après avoir tant souffert à cause d'elle, il n'ose 
même pas espérer une réunion au delà de la 
mort, il ne se console point en pensant à de 
chastes fiançailles qui l'attendraient au seuil de 
l'éternité. Non, la radieuse et sainte jeune fille 

(1) Dont plus tard, Tabbé da Ponte s*inspirera, au début de la 
romance de Chérubin dans les No%%e di Figaro : « Voi 4she wpete 
eht eojM è amor, » si merfeilleuseoaent nuancée par Mozart. 

5 




I 



66 LES INSPIRATRICES 

doit rester à jamais séparée de son amant, faible, 
misérable et pécheur ; c'est du plus profond de 
Tabîme qu'il la verra triompher dans la gloire 
paradisiaque ; il ira dire dans V enfer aux mau- 
dits : fai vu l'espoir des bienheureux. En vé- 
rité, on se demande comment le cœur de ce 
jeune homme put supporter de pareilles tor- 
tures, où la religion et Tamour s'unissaient 
pour l'accabler comme d'un poids écrasant. Ici, 
je veux reproduire un passage de Garducci, dont 
la beauté triste saisit l'âme. 

« Dans les Ca/nzoni de cette époque, il y a 
certaines strophes que je ne puis m'imaginer 
être nées ailleurs que parmi les austères colon- 
nades des grandes cathédrales, à la lumière 
d'un splendide soleil couchant d'avril, qui se 
réfléchit dans les vitraux colorés, et pâlit devant 
le flamboiement vermeil des candélabres, tandis 
que la fumée et l'odeur de l'encens environnent 
l'autel de la Vierge, que l'orgue chante, et que 
des voix argentines de femmes emplissent d'un 
hymne mélancolique les voûtes obscures. C'est 
alors que Dante dut voir, au milieu d'une nuée 
odorante, son front blanc illuminé par la dou- 
teuse lueur d'un soleil oblique et par la clarté 
des cierges, l'enfant des Portinari ; qu'il dut 
entendre la voix de la jeune fille agenouillée 
monter vers Dieu, avec l'accent de la plainte et 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 67 

du désir ; c'est alors que le temps et l'espace 
disparurent dans sa pensée, et qu'en une vision 
rapide, il contempla le paradis et l'enfer : le 
paradis qui réclamait Béatrix, l'enfer qui l'atten- 
dait, lui. Et il conçut ces vers solennels, qui 
sont la première promesse de la Divine Co- 
médie. » 

Mais la Divine Comédie elle-même n'a guère 
de pages supérieures à celle-ci, que Sainte- 
Beuve a traduite dans une pièce des Consola- 
tions, à Antony Deschamps. Peu de temps après 
la mort du père de Béatrix (1), Dante tomba 
malade, et, au bout de neuf jours, son mal 
devint intolérable. L'image de Béatrix lui appa- 
rut au milieu de ses souffrances, mais elle fut 
bientôt voilée par la tristesse qui l'envahissait. 
Une idée subite vint le frapper : il faudra né- 
cessairement qu'un jour Béatrix meure. Là-des- 
sus, il entra dans un violent délire. Tout d'abord, 
il aperçut autour de lui des femmes échevelées, 
qui lui disaient : Toi aussi, tu mourras ; puis 
ce furent d'étranges visages, horribles à voir, 
qui lui disaient : Tu es mort. Ensuite, il fut 
emporté dans un endroit inconnu : il voyait 
aller par les chemins d'autres femmes écheve- 
lées, les traits empreints d'une tristesse indi- 

(1) Nous suivons à la fois la prose et les vers de Dante, côtoyant 
le texte et le commentant lorsque cela est nécessaire. 



68 I^ES INSPIRATRICES 

cible et pleurantes ; et le soleil et les étoiles 
s'étaient obscurcis, et à leur couleur assombrie, 
on aurait cru qu'ils pleuraient ; les oiseaux, en 
plein vol, tombaient morts sur la terre, boule- 
versée par d'affreux tremblements. Dante restait 
frappé de stupeur ; alors, un ami lui apparut, 
qui lui dit d'une voix rauque et presque éteinte : 
<( Eh ! quoi, tu ne sais pas ? Ta Dame, qui était 
si belle, a quitté ce monde.» Et Dante, sentant 
son cœur se briser, répandait de vraies larmes 
à travers sa fièvre. Puis, il levait les yeux au 
ciel, et voyait une multitude d'anges remontant 
vers le paradis, si nombreux qu'on eût dit la 
pluie de la manne dans le désert : au-dessus 
de leurs tètes blondes, ils élevaient, comme une 
draperie légère, une nuée blanche, gracieux 
symbole sous lequel les artistes du treizième 
siècle représentaient une âme pure qui retourne 
dans le sein de Dieu. Et ils chantaient le glo- 
rieux cantique : Hosanna in excelsis ! Et Dante 
se dit : Oui, cela est vrai, elle est morte. Il lui 
sembla qu'il se rendait au lieu où reposait 
maintenant le corps abandonné de cette âme 
sainte ; et il vit sa dame étendue sur le lit fu- 
nèbre : il arriva au moment où des femmes 
couvraient son visage d'un voile, et il put con* 
templer une dernière fois ses traits, si doux et 
si paisibles dans la mort, qu'on y lisait claire- 



BÉâTRIX et les poésies lyriques de DANtE 69 

ment : « Je suis à la source de la paix. ^ Les 
femmes s'acquittèrent jusqu'au bout des devoirs 
que Ton rend aux morts ; et Dante sortait de 
la chambre mortuaire et retournait dans la 
sienne, et là, regardant le ciel, à sa fenêtre ou- 
verte, il s'écriait en sanglotant : « âme bien- 
heureuse ! Béatrix ! » 

Mais alors, une jeune parente, sa sœur pro- 
bablement, qui le veillait, épouvantée de ses 
cris et de ses larmes, qu'elle attribuait à la vio- 
lence du mal, se mit à pleurer; d'autres femmes, 
qui se trouvaient là, la firent partir, réveil- 
lèrent Dante et l'interrogèrent. Lui, oppressé 
encore de son rêve, honteux et craignant de 
s'être trahi, dut leur raconter tout, en ayant 
soin de taire le nom sacré qui lui était échappé 
dans son délire, mais qu'elles n'avaient pu 
reconnaître, car il l'avait prononcé d'une voix 
entrecoupée par les sanglots. 

Faisons comme Sainte-Beuve, et ne refusons 
pas non plus nos larmes à ce drame humain et 
divin : la terreur qui glace Dante à la seule 
pensée que Béatrix est mortelle ; les fantômes 
qui passent devant lui, en lui jetant des paroles 
de mort; ces grands traits de l'Apocalypse, ces 
cataclysmes du monde entier, moins terribles 
encore que la douleur de l'homme ; le ciel, ras- 
séréné, souriant, plein d'apparitions angéliques. 



70 LES INSPIRATRICES 

et la triomphante assomption de Béatrix ; et, 
quand on redescend dans la réalité, ces femmes 
éplorées autour du visionnaire, plongé dans son 
effroyable sommeil ; son réveil embarrassé, 
quand elles l'ont appelé avec angoisse ; les pa- 
roles indistinctes qu'il leur adresse d'abord ; le 
récit qu'il fait d'une voix fiévreuse, et, jusque 
dans son trouble, le soin persistant de cacher 
le nom adoré. Deux fois, Dante a traité cette 
histoire : en vers d'abord, puis dans la prose 
de son commentaire ; deux fois il a atteint le 
même degré du sublime. 

Voilà donc un de ces endroits dont nous 
parlions, où Ton pressent déjà la Divine Comé- 
die ; mais aussi, ce n'est point le ton général 
de la Vita Nuova. On le trouve dans les son- 
nets qui suivent, et dont le plus parfait est 
celui qui commence par : Tanio gentile e tanto 
onesta pare. Ce sonnet ne renferme pas un mot 
qui ne soit merveilleusement choisi dans le 
vocabulaire poétique pour diviniser l'image de 
Béatrix, comme une reine qui veut être belle 
choisit, dans sa cassette d'or, le joyau qui lui 
sied le mieux : on sent qu'il a été longuement 
poli par la main amoureuse du poète. On voit 
la céleste créature passer, lente et le front 
baissé, entourée d'une clarté diffuse, qui n'est 
qu'un voile de plus ; car Dante aime à se flgu- 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 71 

rer la beauté immatérielle sous la forme d'une 
apparition radieuse, ainsi que plus tard, suivant 
Texpression d'un moderne, il fera de son para- 
dis un vaste désert de lumière théologique. Il 
y a je ne sais quoi de mélodieux dans cette vi- 
sion : ceux-là me comprendront qui ont admiré 
les attitudes, en quelque sorte musicales, et les 
airs de tête rythmés que certains peintres, 
Giotto, Raphaël, Pérugin surtout, donnent à 
leurs figures de femmes. C'est avec une ineffa- 
ble grâce que ce front pudique s'incline, et que 
ces yeux divins se lèvent lentement pour un 
salut. Et le trait suprême qui achève cette pein- 
ture est la modeste douceur de Béatrix, lors- 
qu'elle suit sa route au milieu d'un murmure 
d'admiration. Rien ne vient nous rappeler que 
l'ange est une femme ; c'est à peine si son 
poète nous parle de la pâleur nacrée de son 
visage, color di perla, et de ses yeux, dont il 
compare le calme rayonnement à celui de deux 
émeraudes mystiques (1). Pétrarque, on l'a re- 
marqué, ne fait pas ainsi avec sa Laure : il nous 
décrit ses cheveux blonds, ses mains délicates, 
sa blanche poitrine, et même la coquetterie de 
ses vêtements, le voile importun qu'il maudit, 

(1) Le gracieux sonnet : Di donne io vidi una gentile sckiera, 
qui ne se trouve pas dans la V. N. peut servir de pendant à celui 
dont nous avons fait une mention spéciale. 



72 LES nVSPIRATRICES 

le gant qu'il lui a dérobé. Laure est femme, et 
il l'aime comme telle : selon qu'il obéit à la 
voix des sens ou qu'il cède à une tendance 
spiritualiste, il demande merci à. sa dame, ou 
bien il hâte de ses vœux la venue de leur com- 
mune vieillesse, qui lui permettra de déposer 
dans ces chastes oreilles le secret de ses longueé 
souffrances. 
^ Et pourtant, elle aussi, la jeune fille de Flo- 
rence a réellement existé ; on le sent aux lar- 
mes de Dante, à ses regrets cuisants pour une 
infidélité qu'il a commise envers cette douce 
mémoire, à ses accents sublimes de désespoir, 
lorsqu'il chante : « Elle .est partie Béatrix, elle 
s'en est allée dans le royaume où les anges 
goûtent l'éternelle paix » ; au trouble affreux 
de son âme, s'il vient seulement à penser qu'elle 
doit un jour mourir. De grâce, n'en faisons point 
un mythe, parce qu'il aura plu à Dante d'en 
faire un idéal ; et, parce qu'il a créé Farinata et 
Ugolin, ne lui croyons pas le cœur plus pauvre 
qu'à un simple élégiaque. Ne craignez rien, il 
n'en restera pas là : les passions sensuelles 
viendront à leur tour, et laisseront leurs traces 
enflammées dans ses vers, l'exil l'endurcira 
par un âpre et superbe isolement, et vous au- 
rez le maître de la Divine Comédie ; en atten- 
dant, écoutez cet adolescent pensif qui chante 



6ÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 73 

les émotions d'un amour virginal, et dont l'àme 
est toute parfumée de bonheur, pour avoir vu 
passer, un jour de printemps, Béatrix, dans sa 
robe blanche, et pour avoir recueilli craintive- 
ment Taumône de son salut (1). 

Quand elle mourut, Dante répandit sur elle 
les larmes divines de la poésie, mais les détails 
les plus touchants sont dans le commentaire, 
où on lit aussi l'histoire de la dame qui prit 
pitié de lui,- et qui, peut-être^ l'aima en le voyant 
pleurer. Tommaseo dit que cet épisode vaut 
cinquante sonnets de Pétrarque; laissons Pé- 
trarque, et retenons l'éloge. Quant aux vers, 
qui doivent surtout nous occuper, cette der- 
nière partie de la Vita contient encore deux 
chefs-d'œuvre. 

Le premier est un sonnet adressé aux pèle- 
rins qui traversaient Florence, quelque temps 
après la mort de Béatrix, pour aller à Rome, où 
Ton montrait l'image de la Sainte-Face, avec 

(1) D*aiUeurs, cette pureté dMmagiiiation se rencontre dans plusieurs 
poètes contemporains de Dante, ceux qu*on appelle les poètes du stU 
novo, suivant Tobservation de Bartoli, (La Nuova Lirica Toscana), 
Elle est très remarquable dans Cino de Pistote, dont les mœurs furent 
pourtant irrégulières. Dino Frescobaldi déclare qu*un cavalier, aimé 
à la fois par une femme mariée et une jeune fille, doit abandonner 
la première pour la seconde : « Dko die se'l valletio è saggio e 
intiso, Lasci la donna e prenda la pulcella. » Ce fut, d*après 
quelques critiques, une protestation contre la galanterie des trouba- 
dours. 



74 LES INSPIRATRICES 

les cérémonies les plus solennelles. Dante les 
voit passer en foule, rêveurs, et sans doute, 
préoccupés des mille souvenirs du pays natal, 
qui le$ accompagnent dans leur voyage : il les 
interroge, il leur demande de quelle lointaine 
contrée ils arrivent, pour ignorer le malheur 
qui a privé Florence de celle qui était toute sa 
gloire, et pour n'en point gémir avec lui : Deh! 
peregrini che pensosi andate... 

Le deuxième sonnet : Oltre la s fer a che più 
larga gira, clôt la série des poésies de la Vita 
Nuova ; il est sublime, et certainement Pétrar- 
que s'en inspira lorsqu'il écrivit le plus beau 
de tous les siens : Levommi il mio pensier. 
L'imagination de Dante, pour retrouver Béatrix, 
s'élève « au delà de la sphère la plus vaste qui 
tourne dans le ciel, » et pénètre, guidée par 
l'amour, au sein des tranquilles profondeurs de 
l'empyrée, où elle assiste, éblouie, à son éternel 
triomphe. Nous touchons donc au dernier terme 
de cette transfiguration de la femme aimée, qui 
doit plus tard initier Dante, le sombre vivant, 
aux radieux mystères du Paradis. 



V 



Après que Dante eut perdu « celle qui l'avait 
quelque temps soutenu avec son visage, et 



BÉÂTRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 75 

Tavait mené avec elle dans le droit chemin » (1), 
il nous dit lui-même « qu'il Tabandonna et se 
livra à d'autres. » Boccace est à ce sujet beau- 
coup plus explicite encore, et Dante, dans le 
Purgatoire, s'accuse d'avoir pris part au genre 
de vie sensuel de son beau-frère et ami Forese 
Donati, qui dépensa une grande partie de son 
bien en joyeux repas, auxquels assistaient pro- 
bablement quelques belles Florentines. Cer- 
taines compositions tout à fait passionnées doi- 
vent être de cette époque. 

Ce sont d'abord trois magnifiques sonnets (2) 
dont l'authenticité n'est malheureusement pas 
établie d'une façon indiscutable, mais qu'on 
aurait beaucoup de peine à retrancher des œu- 
vres de Dante : le poète y maudit sa cruelle, et 
maudit les beaux vers d'amour «qu'il a pris plaisir 
à limer naguère. » Quant à la Canzone : Amor, 
dacchè convien ch'io pur mi dolga, il n'est point 
prouvé qu'elle ne renferme pas une allégorie po- 
litique. Nous ne dirons rien d'une sextine au- 
thentique et de deux autres apocryphes, ni de 
la Canzone : A mor^ tu vedi ben che questa donna, 
dont le poète était très fier, parce qu'il avait 
réussi à y faire entrer treize fois en soixante-six 

(1) Purgat., G. XXX. ' 

(2) lo ion si vago délia bella luee, — Nulla mi porta maipià 
erudel co9a. — lo maUdico il dï ch*ie vidi prima. 



76 LES INSPIRATRICES 

vers les cinq mêmes mots, en les plaçant tantôt 
à la rime, tantôt dans Tîntérieur du vers, suivant 
un système très compliqué ; nous nous borne- 
rons à signaler dans une autre pièce : lo son 
mnuto al punto délia rota, une belle descrip- 
tion de rhiver, qui contient des choses dignes 
de la Divine Comédie, telle, par exemple, cette 
métaphore : « Un épais brouillard se résout et 
tombe en blancs flocons de neige glacée, et en 
pluie fastidieuse ; Tair tout entier s'attriste et 
pleure. » Mais nous ne pouvons refuser un mo- 
ment d'attention à la Canzone : Cosï nel mio 
parlar voglio essere aspro, Pétrarque Tavait dis- 
tinguée à cause de son énergie, et en reproduit 
le premier vers dans la pièce où il cite ses au- 
teurs préférés. 

Ici, il n'est nullement question d'amour spi- 
ritualiste. Le poète hurle dans un gouffre brû- 
lant ; sa passion est une lime impitoyable qui 
« ronge sourdement sa vie ; » il gît mourant à 
terre, foulé aux pieds par l'Amour victorieux 
qui « brandit sur lui Tépée avec laquelle il tua 
Didon». Puis il se relève, dans un furieux 
transport qui le change, dit-il, en bête féroce : 
Farei corne orso quando scherza, « C'est le dé- 
sir cuisant qui brûle l'âme et dont le feu, comme 
à travers les crevasses d'un mur, sort, en lan- 
gues ondoyantes, par les brisures du style et 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANtE 77 

les hiatus de la versification. On voit reparaître 
rhomme de son temps, qui désire avec violence, 
qui sent fortement Tamour comme la haine, 
qui écrira dans le Convivio : « A de tels insen- 
sés on ne répond pas par des arguments, mais 
par le couteau. » (1). 

Plus tard, Dante n*aimait point qu'on le fît ^ 
souvenir de ces effervescences de jeunesse. Il 
malmène fort son ami Gîno qui Tavait consulté 
sur ses amours ; après lui avoir déclaré tout 
net qu'il est surpris et blessé de recevoir, à son 
âge, de pareilles confidences, il le blâme rude- 
ment « de se laisser prendre à tous les hame- 
çons, » et l'exhorte à changer de vie. S'il est 
aussi sévère pour ses égarements passés, c'est 
que son cœur n'y avait été pour rien : il était 
resté à Béatrix. ' 



VI 



La satire est représentée dans l'œuvre d'Ali- 
ghieri par deux sonnets (2), que Fraticelli et 
Witte ont attribués, bien à tort, à un imitateur 

(1) CardiicMf studi letterari — D'après certains commentateurs, 
il s'agirait ici de la philosophie !!! Le nom de Madonna Pietra Scro- 
vigni a été proposé par Amadi, mais sans raison satisfaisante. Voir 
le Nota final. 

(2) Il y avait peut-être une intention SisUiri^ilf.^^Strdpologyftide 
la corneille déplumée. 



78 LES INSPIRATRICES 

quelconque de Burchiello. Dans le premier, il 
s'agit de la femme de Forese Donati, qui est 
plaisantée sur les désagréments que lui fait 
encourir Thumeur vagabonde de son mari ; il 
y a là une veine de joyeuseté à la façon de 
Boccace. Dans le second, Dante prend à partie 
Forese lui-même, et ne le ménage guère ; il 
esquisse sa physionomie bourgeonnée de vi- 
veur et de buveur ; il l'appelle : « Fils de je ne 
sais qui, à moins que je ne le demande à sa 
mère, madame Tessa » ; puis il lui reproche 
de s'être ruiné en dépenses de table extrava- 
gantes, en sorte qu'il est obligé de voler pour 
vivre. Mais, dans ce temps-là, ces railleries ne 
tiraient pas à conséquence : Dante et Forese 
n'en furent pas moins bons amis. 

Le poète Gecco Angiolieri s'était permis de 
critiquer un passage du sublime sonnet qui est 
placé à la fin de la Vita Nuova, et d'adresser à 
Dante ses observations. Nous n'avons pas la 
réponse de Dante, mais il est certain qu'elle fut 
des plus hautaines, et qu'il s'irrita fort de la 
hardiesse de ce rimeur, un peu fou, qui l'osait 
attaquer. Les deux poètes étaient alors exilés 
l'un et l'autre : aussi Gecco, renvoyant à Dante, 
dans sa réplique, le reproche que celui-ci lui 
avait fait de vivre en parasite auprès des grands, 
lui dit, pour conclure le débat : « Si je dîne 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 79 

chez autrui, toi tu y soupes ; si je mords dans 
le gras, toi, tu suces le lard. Ainsi, Dieu soit 
loué, aucun de nous n'a de reproches à faire à 
Tautre : c'est par notre malheur et notre peu 
de sens que nous en sommes là. Et si tu veux 
en dire davantage sur cette matière, réponds 
donc, Dante ; je saurai bien te réduire, car je 
suis Taiguillon, et toi tu es le bœuf. » 

Si le lecteur trouvait que nous donnons trop 
d'importance à ces escarmouches, qu'il veuille 
bien réfléchir à la place que tient la satire per- 
sonnelle dans la Divine Comédie. 11 était donc 
nécessaire de rappeler les curieuses manifesta- 
tions du génie satirique de Dante, antérieures 
au divin poème. 



VII 



Nous nous étendrons peu sur les poésies 
philosophiques, car, il faut le reconnaître, elles 
n'offrent généralement qu'un intérêt assez faible 
pour quiconque ne fait pas des études dantes- 
ques sa spécialité. Il faut néanmoins y admi- 
rer, surtout dans les premières, une beauté 
grave et majestueuse, la constante élévation 
des pensées ; mais, à mesure que le poète aug- 
mente la somme de ses connaissances théolo- 



80 LES INSPIRATRICES 

giques ou scientifiques, il s'habitue de plus en 
plus à disputer en vers, comme un docteur de 
Sorbonne ; non seulement il cesse d'intéresser, 
mais encore son style s'embarrasse et la qualité 
de sa versification diminue. Ce qui l'amena à 
employer la forme allégorique très fréquem- 
ment, c'est la théorie qu'il avait lui-même pro- 
clamée dans la Vita Nuova, à savoir : que la 
langue vulgaire n'était propre qu'à traiter de 
sujets d'amour. Dans la suite, il s'en forma une 
idée plus juste, puisqu'il s'en servit dans la 
Divine Comédie. 

Mais il faut signaler tout particulièrement une 
Canzone morale, que l'enthousiasme exagéré de 
Fraticelli élevait au-dessus de toutes les autres 
poésies de Dante (1). La Justice, la Loi divine 
et la Loi humaine, exilées du monde, viennent 
se réfugier près de Dante, exilé aussi, comme 
près d'un ami, oome a casa d'amico ; elles sont 
en haillons, demi-nues, et pleurent. Ici est pla- 
cée la mystérieuse généalogie des trois saintes 
étrangères : la Justice a enfanté seule la Loi 
divine sur le bord des ondes vierges du Nil, 
qui, sous le nom de Gihon, prend sa source 
dans le paradis terrestre, séjour de l'innocence 
primitive ; et en se contemplant dans le fleuve 

(1) Nous UoptODS p«ar celte canzone rinlerpréUtion éb Garducei, 
différente de celle de Ginguené qa*ont reproduite Fraticelli et Ginliani. 



BÉATRIX ET LES POÉSIE? LYRIQUES DE DANTE 81 

sacré, la Loi divine, à son tour, a enfante la 
Loi humaine. Donnons encore une fois la pa- 
role au critique des Studi letterari : « Le mys- 
ticisme de ces vers, que les modernes inter- 
prètes ne peuvent assurément se flatter d'avoir 
tout à fait éclaircis, puisque Dante paraît s'être 
complu dans l'obscurité préméditée de cette 
Canzone, le mysticisme de ces vers, dls-je, a 
quelque chose du fantastique solei^nel et impas- 
sible de la poésie orientale : dans la reproduc- 
tion immaculée des trois déesses, qui a lieu 
uniquement par voie de conception intellec- 
tuelle, l'idéalisme scolastique occidental paraît 
s'être élevé à la contemplation panthéistique du 
brahmanisme. » Quand les trois étrangères; se 
sont éloignées, le poète fait un retour sur IjUi- 
même, sur ses malheurs, et se félicite de spuf- 
frir pour la noble cause de la vertu. « Tomber 
avec les bons est un sort digne de louange. » 
Mais à cette résignation stoïque succèdent bien- 
tôt d'élégiaques regrets, et, sur la fin, revien- 
nent toutes les tristesses de Texil (1). 

(1) Nous croyons qae les poésies allégoriques de Dante ont inspiré 
certaines poésies de Gamoêns, entre autres ses magnifiques Redon;- 
dilhas : Sobolos rioi que vâo. Il est incontestable qu*elles ont beau- 
coup influé sur le génie de Shelley, dont le fameux Ep^ysychidion, 
obscure et sublime allégorie, débute par une paraphrase de ces v^rs 
d*une catiAone célèbre de Dante : Canine, i' credo cite sarannu 
radi, ecc. — tJn contemporain. M. Rossetii, compatriote ^c Sïelley, 
fait plutôt songer au Dante de la VUa Nuova. 

6 



82 LES INSPIRATRICES 



VIII 



En faisant ainsi Tinventaire des richesses ly- 
riques de Dante, il se trouve que nous avons 
fait l'analyse de la Divine Comédie. Nous avons 
assisté à la formation de cette image de Béatrix 
transfigurée qui anime et éclaire tout le poème, 
dont la pensée maîtresse est indiquée dans le 
dernier chapitre de la Vita Nuova ; en étudiant 
séparément les satires, les allégories, les chants 
d'amour, nous avons démêlé les fils de cette 
trame merveilleuse, suivi, dans leur trajet sou- 
terrain, les veines précieuses qui se réunirent 
un jour, pour former la source de poésie immor- 
telle dont s'alimentent, à travers les siècles, la 
littérature et les arts de l'Italie. En même temps 
que nous nous sommes ainsi initiés à la vie 
poétique de Dante Alighieri et à ses phases suc- 
cessives, nous avons indiqué peut-être quelques 
aspects imprévus de ce génie incomparable. Le 
géant de la Divine Comédie ne saurait en être 
grandi, mais nous avons avantagea le connaître 
tout entier, et cela est difficile, sinon impos- 
sible, à qui ne l'a pas suivi dans son dévelop- 
pement. 



BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANTE 83 

Nota. — Voulant conserver à cette étude un 
caractère exclusivement littéraire, nous avons 
laissé de côté toutes les questions de pure 
érudition, telles, par exemple, que la chronolo- 
gie des œuvres poétiques de Dante et la discus- 
sion des textes. Pour les lecteurs qui voudraient 
pousser plus avant Tétude de ces matières, 
nous indiquerons ici quelques ouvrages, qu'ils 
pourront consulter : A. d'Ancona, La V. N. il- 
lustrata con note e preceduta da un discorso su 
Béatrice. — Witte, Dante-Forschungen, 2 vol. 
— Scartazzini, Abhandlungen uber Da/nte. — 
Carducci, Studi letterari. — Bartoli, La Nuova 
lirica toscana (se méfier du système allégorique 
de Tauteur). — Fornaciari, Studi su Dante. — 
A Borgogni, Guido Guinizelli e il dolce stil 
nuovo, dans la Nu^va Antologia, du 16 octobre 
1886. — Wegele, Dante Alighieri's Leben umd 
Werke. — A. Gaspary, Die Sicilianische Dich- 
terschule des 13 Jahrhunderts. — R. Renier, 
La V. N. e la Fiammetta. — Dante's lyrische 
Gedichte uebersetzt und erklaert von K. L. Kan- 
negiesser und K. Witte. — Lubin, Intomo alV 
epoca délia V. N. — Isidore del Lungo, Dino 
Compagni, ecc, et en général, les ouvrages de 
Giuliani, Tommaseo et Todeschini, relatifs à la 
V. N. et aux poésies. 






l 



CATHERINE D'ATAYDE 



LA BEATRIX PORTUGAISE 



-. \. 



CATHERINE DATAYDE 

LA BÉATRIX PORTUGAISE (1) 



I 



Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme, 
Car rame est immortelle et la vie est an jour. 

« Connais-tu une plus divine romance que 
celle-là, Spark? C'est une romance portugaise.» 

Ainsi parle le Fantasio de Musset, et il a rai- 
son : il est divin le sentiment qu'expriment ces 
vers. On a cru que l'amour de cœur n'était 
connu que des Allemands, et Ton n'a accordé 
aux races du Midi que l'amour des sens et 
l'amour de tète : c'est qu'on n'a pas fait assez 
attention aux Portugais. Sans doute, la chaleur 
méridionale, l'ardeur italienne ou espagnole les 
brûle ; mais ils ont, avec cela, une profondeur 
de sentiment, une poésie de l'âme, une mélan- 

(1) Vicomte de Juromenha : Obras de Lui% de Camôet, precedi' 
d(u de um ensaio biograpkico. — Comte Adolphe de Circourt : 
Élude manuscrite sur la vie et les ouvrages de Gamoëns, communi- 
quée à Tauteur par M. le comte Albert de Circourt ; Catherine 
d'Atayde^ biographie tirée de la Bibliothèque universelle de Genève, 
juillet 1853. 



88 LES INSPIRATRICES 

colié, une langueur passionnée, qui, sous le 
rapport de la sensibilité raffinée et intense, les 
égalent aux races slaves et germaniques. La 
Sehnsucht, de Mignon, cette impression si 
complexe, faite de désir, de regret et de rêve, 
correspond exactement à la Saudad portugaise. 
Et c'est dans la langue de Gamoëns que fut 
écrit le premier chef-d'œuvre de la passion 
moderne : les lettres de la religieuse de Beja à 
M. de Ghamilly. Gomme Marianna Alcaforada, 
dona Gatherine d'Atayde, la muse du grand 
Lusitanien, est un vivant symbole du génie 
poétique de son pays. 

Blanche et blonde, avec les yeux admirables 
des Portugaises, elle avait une beauté expressive 
et tendre, et son poète nous parle de ce sourire 
de Vâme lisible sur son visage. Sourire mélan- 
colique cependant, car il décèle une longue ha- 
bitude de souffrir avec résignation et obéissance, 
sourire chaste et presque contraint, qui accom- 
pagne bien le regard vague, noyé, impénétrable 
dans sa mystérieuse douceur : regard et sourire 
nous disent que naturellement le cœur se tient 
en garde contre toute espèce de joie, di qual- 
quer alegria duvidoso, et toutefois que l'amer- 
tume n'y a point accès, qu'il est tout amour et 
bonté. Un charme indéfinissable se dégage de 
cette figure et environne cette pâle tête d'hé- 



CATHERINE d'aTAYDE 89 

roYne : on aperçoit sur ces traits la passion 
chaste, comprimée, et pourtant orageuse comme 
le climat natal : on y devine aussi la tristesse 
et la lassitude résignée. Belle fleur de serre, 
épanouie et alanguie en même temps par l'at- 
mosphère des cours, elle est morte d'un baiser 
trop brûlant du soleil : le génie amoureux qui 
s'est incliné sur elle l'a desséchée sous ses lèvres, 
qui ont bu d'un seul coup sa vie et ses parfums. 
Parmi les inspiratrices des grands poètes, elle 
est la plus touchante, ayant été la plus aimante 
de toutes. Béatrix n'accorda au jeune Alighieri 
qu'un salut distrait et gracieux ; Laure n'a vu 
qu'un chanteur dans Pétrarque, et la coquetterie 
savante avec laquelle le poète fut toujours 
traité eut pour but de lui inspirer mille varia- 
tions sur les perfections et les rigueurs de sa 
dame ; Léonore d'Esté nous apparaît comme 
une grande princesse, inabordable pour Je mal- 
heureux Tasse. Mais aussi vertueuse que Béa- 
trix, aussi aimable que Laure, aussi noble que 
la sœur du duc de Ferrare, Catherine d'Atayde 
offre pour nous un autre attrait que n'ont pas 
ces muses altières : elle a aimé son poète, elle 
lui a été Adèle, et, paisiblement, doucement, 
sans murmures, sans que rien altérât la sérénité 
angélique de sa physionomie, elle est morte de 
ces deux choses. 



90 LES INSPIRATRICES 



II 



Gamoëns ne la désigne dans ses poésies que 
par Tanagramme de Natercia. Pedro Mariz nous 
dit qu'elle fut dame du palais ; Faria e Sousa, 
en découvrant la quinzième églogue, s'aperçut 
qu'elle était adressée à la mémoire de « Dona 
Gatherina d'Athaide. » Ainsi se trouvait recons- 
titué le nom véritable de la maîtresse de Ga- 
moëns. Mais ce nom fut porté en même temps 
par deux dames du palais; nouvel embarras 
pour les biographes. L'une d'elles était fille de 
don Alvaro de Sousa et de dona Filippa d'Atay- 
de ; elle épousa Ruy Pereira de Miranda Borges, 
seigneur de Garvalhaes, et mourut en 1551, 
d'après une épitaphe qui est dans la chapelle 
principale de l'ancien couvent des dominicains 
d'Aveiro. On a remarqué, dans les papiers du 
couvent, un manuscrit du frère Joâo do Rosa- 
rio qui la concerne, et dont l'auteur fut, d'après 
ses propres dires, le confesseur de cette dame. 
Le frère avait entendu parler des amours de 
Gamoëns avec une demoiselle d'honneur de la 
reine, et de l'exil du poète amené par cette pas- 
sion : il questionnait souvent sa pénitente là- 



CATHERINE d'ATAYDE 91 

dessus^ mais elle savait couper court à ses in- 
sistances par une réponse qui la dégageait de 
toutes les suppositions, sans compromettre la 
véritable héroïne, l'autre Catherine d'Atayde. Ce 
n'était pas un amour contrarié, disait-elle, gui 
avait inspiré à Camoëns l'idée de s'expatrier ; 
il n'était pas, non plus, victime de la vengeance 
royale, et ne s'était pas attiré un exil en Afrique 
par quelque imprudence de passion : il avait 
simplement obéi aux impulsions de son grand 
caractère, en cherchant la gloire des entreprises 
guerrières dans ces régions si lointaines. Le 
vicomte de Juromenha pense, avec quelque ap- 
parence de raison, que la reine Catherine 
d'Autriche, jalouse de la réputation des dames 
de sa cour et particulièrement affectionnée à 
celle-ci, avait donné un mot d'ordre pour sau- 
vegarder l'honneur de la vraie Catherine. 

Il est temps de dire maintenant que notre 
héroïne était fille de D. Antonio de Lima, pre- 
mier majordome de l'infant D. Duarte, fils du 
roi D. Manoel ; puis premier camérier du duc 
de Guimaraens, fils de D. Duarte ; et qu'elle 
était issue, à la cinquième génération, du vi- 
comte de Villa Nova de Cerveira, D. Joâo de 
Lima, marié à une D. Catherine d'Atayde : 
elle eut pour mère D. Maria Bocanegra. C'est 
à tort que les biographes de Camoëns, antérieurs 



92 LES INSPIRATRICES 

à Juromenha, ont fait d'elle là fille deD. Anto- 
nio d'Atayde, comte de Castanheira. M. le comte 
Adolphe de Circourt (1) remarquait déjà fort 
justement que « ce point était loin d'avoir été 
mis hors de contestation. » En examinant atten- 
tivement le livre des comptes de la maison de 
la reine, Juromenha, après avoir déterminé 
l'identité de Catherine d'Atayde, est arrivé à 
fixer à la fin de l'année 1556 la date de sa 
mort. La belle Portugaise vivait donc encore 
lorsque Camoëns était aux Indes depuis quel- 
que temps, et cette conclusion s'accorde parfai- 
tement avec les indications que fournissent les 
poésies écrites pendant le long exil de celui-ci. 
Le jeune Luiz de Camoëns finissait ses études 
à l'université de Coïmbre : il était studieux aux 
heures de travail comme Pétrarque, mais il 
menait comme lui une vie joyeuse et galante. 
Néanmoins, il aimait déjà à errer dans les ma- 
gnifiques campagnes environnantes, et il com- 
posait ses premiers poèmes à Tombre du frêne 
légendaire que l'on montre aujourd'hui aux 
voyageurs. C'est à Coïmbre qu'est enseveli le 
fondateur de la monarchie ; près de Mondego 
se trouvent les fameux cèdres et la fontaine 
d'Inès de Castro : peut-être le jeune homme 
songeait-il, dès lors, à son épopée future, en 

(1) Catherine d'Atayde, p. 8. 



CATHERINE d'ATAYDE 93 

face de tous ces souvenirs de l'histoire natio- 
nale. 

Vers cette époque eut lieu la première ren- 
contre des amants : elle est retracée dans deux 
sonnets où nous ne pouvons voir, quoi qu'en 
dise Juromenha-, que des imitations de Pétrar- 
que. Il serait singulier vraiment que les deux 
poètes eussent fait la connaissance de leurs 
dames à l'église, pendant les ofBces du Ven- 
dredi-Saint : tout ce qu'il semble possible d'ad- 
mettre c'est que la scène ait eu lieu pendant 
une cérémonie religieuse, et cela n'est même 
pas bien sûr, car le désir de ressembler à Pé- 
trarque a pu faire commettre au jeune homme 
des mensonges poétiques beaucoup plus graves 
que celui dont nous nous permettrions de le 
charger. 

Gamoëns était d'une illustre origine : ses an- 
cêtres étaient les Gamanos de Galice qui pas- 
sèrent en Portugal, lors de la guerre entre le 
roi D. Fernando, fils de ce Pierre-le- Justicier sur- 
nommé le Gruel, à cause de la manière dont il 
vengea la mort d'Inès de Castro, et Henri de 
Transtamare, usurpateur du trône de Gastille. 
Mais la famille était tombée presque dans la 
misère, et le père du poète, Simon Vaz de Ga- 
moëûs, un brave soldat, avait eu peine à sub- 
venir aux dépenses nécessaires pour l'éducation 



94 LES INSPIRATRICES 

de son fils. Un acte public déclare expressément 
que le jeune Luiz était pauvre, mancebo pobre. 
Il espéra que la carrière militaire le ferait riche 
et honoré, et partit pour Lisbonne, sans avoir 
de projets bien arrêtés encore, mais dans Tin-^ 
tention de se pousser à la cour, et d'y com- 
mencer sa fortune, d'où dépendait le bonheur 
de posséder Catherine d'Atayde. 



III 



A peine arrivé, la haute société Tadopte : on 
le compare à Juan de Mena; D. Manoel de Por- 
tugal est son Mécène ; le duc de Bragance, le 
duc d'Aveiro, les marquis de Villa Real et de 
Gascaes, les comtes de Redondo et de Sortelha, 
le jeune D. Antonio de Noronha sont ses pro- 
tecteurs ou ses amis, et ce dernier devient pour 
lui un frère. Les littérateurs le recherchent 
également : le grand comique Gil Vicente était 
mort, et Sa de Miranda se tenait loin de toute 
société ; mais Bernardim Ribeiro, Tauteur de 
Menina e Moça, le malheureux soupirant de la 
duchesse Béatrix de Savoie, entretint avec le 
jeune Camoëns des relations assez étroites, et 
tous les poètes de cour le reconnurent comme 
leur maître. Disons, à ce propos, ce qu'était 



CATHERINE d'ATAYDE 95 

cette cour de Portugal, chevaleresque, galante, 
académique, cadre étincelant de scènes parfois 
très sombres. 

La reine Catherine d'Autriche lui avait donné 
le plus poétique éclat : autour de la princesse 
D. Maria, formée par ses soins à l'étude de la 
langue latine et des belles-lettres, elle avait 
groupé toutes les femmes de cette époque qui 
s'étaient fait un nom dans la littérature. On 
voyait dans ce palais les deux merveilles du 
temps : Angela et Luiza Sigea ; la dernière sa- 
vait, entre autres langues, le grec et l'hébreu, 
et reçut du pape Paul III un bref très élogieux 
en remerciement de son poème latin sur les 
beautés pittoresques de Cintra ; à côté de ces 
deux sœurs, se trouvaient la célèbre Joanna Vaz, 
Paula Vicente, fille de l'écrivain ; Léonor, fille 
du marquis de Villa Real, auteur d'une traduc- 
tion de l'Italien Marcus Sabellicus : telles étaient 
les maîtresses chargées par la reine de l'instruc- 
tion des dames et des demoiselles d'honneur ; 
elle-même se consacrait à l'éducation morale de 
ces dernières, parmi lesquelles nous trouvons 
bientôt dona Catherine. On songe involontaire- 
ment, en parlant de toutes ces savantes et gra- 
cieuses personnes, à l'université féminine que 
Tennyson a décrite dans la Princesse ; mais 
plus indulgente que l'amazone Ida, Catherine 



96 LES INSPIRATRICES 

d'Autriche n'avait point interdit aux galants 
chevaliers l'accès de son collège : ils y venaient 
faire assaut d'esprit avec les maîtresses et les 
élèves, qu'ils célébraient en vers, de leur mieux. 
Je cite Juromenha. 

« Le paço (palais) était le point de réunion 
où tous les fldalgos accouraient aux fêtes, pour 
faire voir leur galanterie et leur talent dans les 
vers qu'ils adressaient aux dames, ayant pour 
chef, dans ces combats poétiques et amoureux, 
l'infant don Luiz ; Don Manoel de Portugal, le 
Mécène du poète, était à cette époque un des 
plus brillants ornements de ce cercle, o lume do 
paço. Et don Francisco de Portugal, son parent, 
nous affirme la même chose dans son Arie da 
galanteria, où il nous donne connaissance de 
l'étiquette à suivre lorsqu'un cavalier adressait 
des vers à une dame. » 

Nous avons déjà dit que Gamoêns fut placé 
aussitôt au premier rang de ces poètes gentils- 
hommes ; mais plus que les applaudissements 
de ses rivaux et du gracieux tribunal qui lui dé- 
cernait la branche de myrte, le plaisir de retrou- 
ver parmi les dames du palais sa chère Cathe- 
rine d'Atayde lui fit aimer la poétique cour 
d'amour de Lisbonne. Il associa, plus tard, dans 
ses œuvres, au souvenir de sa bien-aimée celui 
de ses compagnes : il les célèbre sous un dé- 



CATHERINE D*ATAYDE 97 

guisement allégorique, comme les Nymphes 
du Tage, implore leur protection dans les Lu- 
siades, et, par une lettre écrite des Indes à un 
ami, nous voyons que, pendant son exil, il 
compara amèrement leurs grâces savantes et 
leurs nobles manières à la rusticité des femmes 
de là-bas, qui n'entendaient rien au langage 
épuré de Pétrarque et de Boscan, et n'auraient 
jamais senti la finesse d'un sonnet. 

Gomme on le pense bien, Camoëns n'était pas 
le seul qui eût une intrigue dans le palais ; 
Don Manoel de Portugal était le chevalier de 
dona Francisca d'Aragon, véritable reine de 
beauté ; deux amis du poète, qui reçut leurs 
confidences, Leitâo et Silveira, aimaient chacun 
une dame de la cour, et le dernier, compagnon 
de Camoëns aux Indes, continua d'aimer, à son 
exemple, celle qu'il avait laissée à Lisbonne. 

Cependant, le paço était soumis à une disci- 
pline extrêmement sévère. Le roi Joâo P' fit 
exécuter un de ses favoris qui s'était introduit 
nuitamment dans le palais ; AfFonso V fit dé- 
capiter Diego de Sousa pour le même motif ; 
Lopez Leitâo, suspect de galanterie excessive, 
fut arrêté dans sa propre maison. On vit un 
coupable, pris sur le fait et sachant ce qui l'at- 
tendait, prévenir son arrêt par un suicide: 

celui-là avait pénétré la nuit dans une tour très 

7 



l^ 



98 LES INSPIRATRICES 

élevée pour parler à sa dame ; te roi Carlos V, 
averti, surprit l' entretien et demanda au cava- 
lier par où il comptait s'en aller : « Par où je 
suis venu », répondit l'autre. Et il sauta par la 
fenêtre. 



L'amour de Gamoêos, nous l'avons dit, fut 
accueilli par Catherine. Il réussit, suivant son 
expression, « à troubler le calme virginal de ses 
pensées, consacrées jadis aux austères plaisirs 
des nymphes de Diane. » Ce que nous savons 
d'elle ne pennet pas cependant de supposer 
qu'elle en ait dû jamais rougir, bien qu'elle en 
ait dû souvent pleurer. 

Malgré la rigueur avec laquelle étaient gar- 
dées les belles dames du palais, les deux amants 
réussissaient à se parler en cachette, le soir, 
la nuit ou dès l'aube, quand tout dormait encore 
dans le paço. Catherine, h son balcon, appa- 
raissait à Camoëns comme Juliette à Roméo. Le 
poète, dans un sonnet espagnol publié pour la 
première fois par Juromenha, célèbre la fenêtre 
bienheureuse où se levait pour lui l'aurore du 
soleil de beauté : Ventana ventwrosa do ama- 
fiece, etc. C'était un rare bonheur pour l'amant 



CATHERINE d'ATAYDE 99 

que de tenir seiTée contre son cœur la blanche 
main de sa déesse, et de la couvrir de baisers. 
Il fallait se cacher pendant ces courtes entre- 
vues, et chaque fois il jouait sa vie. 

Gamoëns était un beau cavalier, de haute et 
fière mine ; mais ce qui le fit aimer ce fut sur- 
tout le prestige de poésie qui l'entourait déjà, 
sa parole brillante, son éloquence passionnée : 
Conversaçâo foi fonte d'esté engano ; ce fut, en 
un mot, son caractère de chevalier poète. Ca- 
therine subit la fascination du génie amoureux, 
sans toutefois céder aux enivrements de Tamour. 
A certains reproches que son amant lui adresse, 
dans une églogue, sous un nom de convention, 
elle répond : « Tu te connais mal aux choses du 
cœur... je vais te révéler mon secret : je t'aime 
devant Dieu, d'une affection pure, d'un amour 
innocent. Mais voici que ta folie, ton impru- 
dente hardiesse, ont causé nos malheurs. » 

En effet, Luiz de Gamoëns, fils d'un père qui 
avait escaladé, dans sa jeunesse, les murs d'un 
couvent de filles, ayant lui-même, dans son 
passé d'étudiant, plusieurs aventures du même 
genre, rongeait le mors avec impatience. Son 
chevaleresque respect pour sa dame ne conte- 
nait qu'à peine cette nature voluptueuse aussi 
bien que tendre, qui s'accuse en mille endroits 
de son poème, dans la fameuse description de 



100 LES INSPIRATRICES 

Vénus, par exemple, et dans le récit des séduc* 
tions employées par les Néréides, pour ensor- 
celer les compagnons de Vasco de Gama. De 
plus, il voyait toujours reculer les chances de 
fortune qui lui eussent permis d'épouser Cathe- 
rine d'Atayde. Dans la fièvre du découragement 
et Tamertume du désir trompé, il oublia son 
ancienne prudence ; peut-être même laissa-t-il 
échapper quelques paroles qui le trahirent. 
Bref, les amours encore innocentes des deux 
jeunes gens furent divulguées; les parents de 
Catherine demandèrent vengeance au roi, et 
elle-même dut briser Tafifection qui l'unissait à 
Camoëns, en ordonnant à son amant de la quit- 
ter pour toujours. 

On croit que ce fut la malveillance d'un rival 
qui amena la première catastrophe. Mais, dans 
tous les cas, il est fort probable que l'indiscret 
fut provoqué en duel par Camoëns, d'autant plus 
qu'il n'y eut pas seulement médisance, mais 
calomnie, comme on peut le voir facilement, 
d'après un passage des poésies où l'amant ré- 
pond à sa dame, qui l'accusait de l'avoir com- 
promise : « Si les méchants nous ont noircis à 
plaisir, comment puis-je être responsable de la 
malice d' autrui ? » 

Il n'est pas impossible que Catherine d'Atayde, 
effrayée de l'audace de son amant, et ne se 



CATHERINE D^ATAYDE 401 

croyant peut-être pas le courage et la fermeté 
nécessaires pour la contenir, se soit remise à 
l'affection et à la prudence de la reine du soin 
de la défendre contre elle-même, et contre celui 
qu'elle aimait. Nous savons, en effet, que la 
reine Catherine conduisit à peu près seule cette 
difficile affaire ; sans son intervention, Ca- 
moëns, abandonné à la justice du roi ou à la 
vengeance d'une famille orgueilleuse, aurait 
sans doute subi le même sort que ceux dont 
nous avons parlé plus haut (1). 

Il fut simplement éloigné du palais et con- 
damné à passer quelque temps en exil, au bourg 
de Punhete, ancien fief de son aïeul, Vasco Pires 
de Gamoëns, situé au confluent du Tage et du 
Zezere, et non pas à Santarem, comme on l'a 
cru à tort. Ici, comme ailleurs, M. le comte 
Adolphe de Gircourt a deviné la vérité histo- 
rique, établie d'une façon indiscutable par Ju- 
re menha. 

C'est à cette époque, disons-le en passant, 
que fut écrite la première partie des poésies où 
il est fait allusion, à chaque instant, à la catas- 

(1) Dans rOde 111, le poète compare la reine à Prcserplne, déesse 
infernale, et la juge plus cruelle que celle-ci, qui rendit à Orphée sa 
maîtresse Eurydice. C*est donc la reine qu'il rend responsable de son 
exil. (Voir Juromenha.) La reine laissa par testament 50,000 reis à 
la mère de Callierine d*Atayde, D. Maria Bocanegra, pour être remis 
à la jeune fille. 



102 LES INSPIRATRICES 

trophe, à la séparation et aux angoisses de 
Texil. Les peines amoureuses du poète assom- 
brissent pour lui les splendides paysages qu'il 
a sous les yeux : il s'adresse au Tage pour le 
supplier de porter ses larmes à sa maîtresse, 
comme plus tard Byron s'adressera à l'impétueux 
Éridan, qui passe sous les fenêtres du palais 
de la Guiccioli ; il porte envie aux barques lé- 
gères qui fendent d'une course indépendante 
les ondes de cristal. Il juge affreux et désolés 
ces sites ravissants, dignes du paradis terrestre ; 
il ne trouve pas de grâce ni de beauté à ces 
roches couvertes d'une luxuriante végétation, à, 
ces grottes mystérieuses, à ces collines revê- 
tues par les chênes et les citronniers d'une robe 
de verdure. Il désespère de jamais voir arriver 
le terme de son exil. 

Dona Catherine, elle aussi, languissait dans 
le palais de Lisbonne, et se consumait de tris- 
tesse au milieu des incomparables magnificences 
de ce séjour enchanté de Cintra, célébré avec 
tant d'enthousiasme par lord Byron, dans son 
Childe-Harold. Jamais, sans doute, elle n'avait 
pu compter que ses parents lui permettraient 
d'épouser Gamoëns ; maintenant, elle voyait 
perdue sans ressources la consolation qu'elle 
avait gardée jusqu'alors : la douceur des larmes 
répandues à deux en secret. De plus, elle se 



CATHERINE d'aTAYDE 103 

savait surveillée, soupçonnée sans cesse, et 
peut-être lui fit-on durement sentir Timpru- 
dence de sa conduite passée. La voici désor- 
mais, et pour toujours, dans son rôle de victime 
obéissante du devoir filial, et de martyre se- 
reine d'un amour qu'elle ne voulut jamais ab- 
jurer. 



L'exil prit fin assez promptement ; Camoëns 
put revenir à Lisbonne. Il revit dona Catherine. 
Un nouvel acte de témérité de sa part, ou une 
perfidie nouvelle de ses ennemis, lui attira une 
seconde disgrâce presque aussitôt. Cette fois, 
le châtiment fut plus sévère. En 1546, d'après 
Juromenha, le poète dut débarquer à Ceuta, 
sur un ordre du roi ou plutôt de la reine, pour 
y rester plusieurs années à guerroyer contre 
les Maures. Vers cette époque, il fut question 
d'un mariage pour dona Catherine : le poète y 
fait probablement allusion dans une de ses 
lettres ; mais celle qui avait respecté la volonté 
de ses parents, en renonçant à celui qu'elle ai- 
mait, eut le courage de ne pas s'y soumettre 
quand ils lui imposaient une infidélité : « Mes 
ennemis, dit Camoëns, sont irrités de voir avec 



V 



104 LES INSPIRATRICES 

quelle énergie mon lierre bien-aimé s'attache à 
moi. » Cependant, ses poésies et sa correspon- 
dance nous attestent qu'il eut un instant la 
crainte d'un abandon ; il demande alors avec 
angoisse des nouvelles de Lisbonne à un de ses 
amis. Au milieu des combats presque inces- 
sants et des fatigues extraordinaires de cette 
campagne dans un pays brûlant et dévasté, la 
pensée de dona Catherine ne le quitte pas. 

Vers 1550, Camoëns revint à Lisbonne ; il 
avait quitté Ceuta en compagnie de D. Affonso 
de Noronha, nommé vice-roi des Indes, et de- 
vait le suivre dans son gouvernement ; il vou- 
lait dès lors s'illustrer dans cette Asie, « cette 
terre lointaine et désirée, glorieuse sépulture 
de quiconque est à la fois noble et pauvre. » 
Mais sans doute, il ne put se résoudre à quit- 
ter aussitôt la ville où il retrouvait la présence 
adorée de dona Catherine, car il laissa partir 
les vaisseaux, et, au bout de trois ans, il était 
encore à Lisbonne ; peut-être y serait-il resté 
davantage, s'il ne s'était mis lui-même dans 
l'impossibilité de prolonger son séjour. Un jour 
de fête, — on faisait la procession du Sainl- 
Sacrement, qui servait de prétexte à des diver- 
tissements et mascarades, — deux de ses amis, 
masqués, insultèrent un cavalier, favori du roi, 
nommé Gonçalo Borges. Celui-ci était armé et 



CATHERINE d'ATAYDE 105 

voulut frapper ses adversaires de son épée ; 
Camoëns intervint, et le blessa lui-même. Jeté 
en prison, il fut gracié, à la prière de certains 
grands personnages, parmi lesquels Juromenha 
nomme Tévêque Pinheiro ; mais il lui fut en- 
joint de partir pour l'Inde. 

Au moment de s'embarquer, Camoëns revit 
une dernière fois sa bien-aimée. Cette entrevue, 
la dernière, est décrite dans le sonnet vingt- 
quatrième, qui respire la poignante mélancolie 
des adieux, mais aussi la noblesse d'une dou- 
leur héroïquement résignée. Le départ eut lieu 
un jour de printemps de 1553, probablement 
au mois d'avril. 

« Cette matinée, si brillante et si triste ce- 
pendant, toute pleine d'affliction et de douleur, 
tant qu'il y aura de la compassion dans le 
monde, je veux qu'elle soit célébrée. 

» Car c'est elle qui, pour la première fois, 
lorsqu'elle se montra riante et colorée, vit s'ar- 
racher l'une de l'autre deux volontés, qui, 
d'elles-mêmes, n'auraient jamais consenti à se 
séparer. » 

Le moment de la séparation fut affreux. Doua 
Catherine se jeta au cou de son amant en san- 
glotant ; celui-ci fut sur le point de rester à 
Lisbonne, aux dépens de sa vie peut-être et de 
son honneur, car il était déjà enrôlé parmi les 



106 LES INSPIRATRICES 

gens de guerre. Mais il fit un dernier effort, il 
partit. Il était déjà un brave et sa conduite en 
Afrique l'avait assez prouvé ; les angoisses par 
lesquelles il venait de passer devaient exalter son 
héroïsme jusqu'au sublime de la folie. « Oue 
craindrai-je, nous dit-il, après avoir tant souf- 
fert? Certes, ayant pu résister à ces larmes, à 
ce ruisseau de douleur épanché par l'amour, 
j'oserai bien affronter toutes les vagues qui feront 
de moi leur jouet I » 

Ainsi dona Catherine, qui fut l'inspiratrice de 
Camoëns, sa Béatrix et sa Laure, fut aussi, 
comme Genèvre pour Lancelot, comme toutes 
les maîtresses légendaires des paladins, celle 
qui le poussa dans la voie des nobles faits 
d'armes, et sans le vouloir, l'engagea dans ces 
aventures qui font de sa vie aux Indes une 
épopée. Cette épopée si glorieuse, trempée de 
sang et de larmes, nous n'avons pas à la racon- 
ter ici, car nous ne devons pas oublier que 
nous nous sommes constitué l'historien d'une 
autre existence moins brillante, moins agitée 
aussi par le retentissement des choses exté- 
rieures, et qui, par soir uniformité même, offrit 
plus de prise à la douleur monotone et silen- 
cieuse, mais qui ronge et tue. 



CATHERINE d'aTAYDE 407 



VI 



Catherine d'Atayde ne survécut que trois an- 
nées à la séparation. Elle était atteinte, selon 
toute vraisemblance, d'une de ces fièvres lentes 
qui sont assez fréquentes dans les pays aussi 
chauds que le Portugal, et que, sans doute, 
venait aider dans ses ravages cette sorte d'exci- 
tation nerveuse produite par la vie de la cour. 
Les dames d'honneur du palais mouraient sou- 
vent très jeunes. Dona Catherine, malgré son 
éclatante beauté, était délicate et faible ; elle 
avait beaucoup souffert de ses craintes, de ses 
émotions, de la torture morale qui lui était in- 
fligée par la dureté de ses parents, des accès 
de jalousie même, auxquels le poète se laissait 
aller, et qui succédaient à des emportements de 
fougue sensuelle, à des imprudences trop sou- 
vent renouvelées. Elle respectait sa famille et 
lui obéissait ; elle restait fidèle à Camoëns, elle 
gardait intacts son honneur et sa dignité, con- 
tinuant de paraître, toute brisée qu'elle fût et 
absorbée par une immense douleur, aux fêtes 
de la cour, et se prêtait avec une grâce triste, 
mais souriante, aux sacrifices quotidiens que la 



iOB LES INSPIRATRICES 

férocité du monde exigeait d'elle ; enfin, pour 
tous, elle demeurait bonne, charmante et douce, 
n'employant qu'à cette immolation continuelle 
d'elle-même les trésors de sa raison et de sa 
fermeté, ne faisant en un mot de mal qu'à elle 
seule. Tout ce poème de la résignation et de 
l'amour, amour qui remplit la vie, résignation 
dont on meurt, il le faut deviner d'après ce que 
nous connaissons de dona Catherine : il n'a pas 
été écrit. 

Séparés par des mers immenses, dont la tra- 
versée était une entreprise périlleuse et difficile, 
les deux amants ne correspondirent que deux 
ou trois fois pendant ces années d'agonie. Le 
dernier message qui soit tombé sous les yeux 
de dona Catherine, presque mourante quand 
elle le reçut, est une poésie sublime, la plus 
belle inspiration du poète selon nous, la plus 
touchante, dans tous les cas, et la plus sin- 
cère. 

Camoëns avait pris part à une croisière le 
long des côtes d'Arabie, sous les ordres de 
Vasconcellos, et la flottille qui avait été com- 
mandée pour cette expédition faisait escale au 
cap Guardafii, ne pouvant continuer sa route à 
cause de la mousson. Pendant son inaction 
forcée, sur son rocher brûlé du soleil, le soldat 
infortuné, pour qui la guerre n'était qu'une 



CATHERINE d'ATAYDE iW 

forme deTexil, se sentit envahir par uneafifireuse 
tristesse ; il était dans un de ces moments où 
la vie tout entière nous apparaît, où le présent 
s'éclaire des tristes réminiscences du passé et 
des lueurs sinistres de T avenir ; il eut la per- 
ception claire, impitoyable, de sa destinée, et 
il jeta un des cris de douleur les plus navrants 
que le monde ait entendus depuis Job. 

« Me voici, dit-il, sur ce mont desséché, ro- 
cheux, aride, stérile et nu, en horreur à la na- 
ture qui l'environne. Pas un oiseau n'y vole, 
pas une bête sauvage n'y cherche le sommeil, 
pas un clair ruisseau n'y court ; pas une source 
n'en sort bouillonnante, pas un vert rameau n'y 
fait entendre un doux bruissement. Son nom, 
parmi le vulgaire, est Félix, ironique antiphrase I 
D'ici, je vois la haute mer : elle forme un bras 
qui sépare de l'âpre région des Arabes, l'Abys- 
sinie, où fut fondée l'antique cité de Bérénice. 

» On découvre le cap, limite extrême de la 
rive africaine, qui s'avance du côté de l'Auster, 
et qu'on appelle Terre des Aromates. Du moins, 
on l'appelait jadis ainsi, car avec la révolution 
des années, la langue rude et sauvage des indi- 
gènes lui a donné un autre nom. Ici, dans cette 
partie du monde, lointaine, âpre et sauvage, 
elle a voulu que ma brève existence laissât en- 
core une brève partie d'elle-même, aân que cette 



110 LES INSPIRATRICES 

existence fût dispersée en lambeaux par tout 
l'univers. 

» C'est ici que je tratne des jours mauvais, 
tristes, contraints, abattus, solitaires, remplis 
de fatigues, de douleurs, de vaines colères. 
Hélas t je n'ai pas seulement contre moi mon 
sort, l'ardeur du soleil, les eaux glacées, l'air 
épais, brûlant, malsain, mais toutes mes pen- 
sées, qui ne me servent qu'à m'abuser, com- 
battent aussi contre moi. Ma mémoire me re- 
présente les heures glorieuses, si vite passées, 
dont j'ai joui dans le monde, du temps que je 
vivais vraiment, pour doubler la souffrance que 
me causent mes malheurs, pour me montrer 
qu'il y avait dans le monde beaucoup d'heureux 
moments. 

» Alors, ces imaginations se changent en 
pleurs subits, en soupirs. Alors, mon âme de- 
vient semblable à une captive, couverte de 
blessures, la chair au vif, rongée de douleurs 
et de chagrins, livrée nue et sans défense aux 
traits de la Fortune tyrannique, inexorable et 
acharnée contre elle. Pas un asile où elle puisse 
reposer, pas une espérance où elle puisse ap- 
puyer sa tète fatiguée. 

» Oh I il me semble que mes gémissements 
émeuvent cette mer irritée ; que ces vents, im- 
portunés de ma voix, en frémissent 1 Seuls, le 



CATHERINE d'ATÀYDE 141 

ciel sévère, les planètes et le destin, toujours 
cruel, se réjouissent de mes perpétuelles infor- 
tunes, déployant leur puissance et leur fureur 
contre ce corps d'argile, ce morceau de terre si 
misérable et si chétif I » 

Mais après ce tableau des tumultueuses agi- 
tations du poète, cette plainte véhémente et 
grandiose, voici qu'apparaît, revêtue d'une inef- 
fable douceur, l'image de la bien-aimée absente, 
dona Catherine d'Àtayde : Camoëns la salue 
d'une invocation attendrissante. 

« Si seulement, pour prix de tant de peine, 
je pouvais jamais savoir avec certitude que le 
souvenir m'a représenté, ne fût-ce qu'une 
heure, à ces yeux brillants que je voyais autre- 
fois ! Si cette triste voix, franchissant l'espace, 
allait frapper les oreilles de cet ange, dans la 
contemplation de qui autrefois j'ai vécu ! Si, 
revenant un peu sur le passé, elle rappelait 
dans son âme émue le temps déjà lointain de 
mes douces folies, de mes inquiétudes et de 
mes tortures si chères, et s'attendrissant enfin, 
quoique bien tardivement, elle se repentait un 
peu et s'accusait en elle-même de dureté ! Gela 
seul, je le sais, me serait un soulagement pour 
tout le temps qui me reste à vivre ; dans cette 
consolation, je noierais ma douleur! 

» Àh I ma dame, ah I ma dame ! Faut-il que 



4 



lia LSS INSPIRATRICES 

VOUS soyez puissante, pour me maintenir ici en 
vie, loin de tout objet d'allégresse, rien que par 
une douce illusion 1 Sitôt que je pense à vous, • 
mon front devient plus serein, et voici que mes 
affreux tourments se changent en rêveries mé- 
lancoliques pleines de channe et de douceur. 

» Je cède à ces imaginations ; je demande de 
vos nouvelles, ô ma dame, aux brises amou- 
reuses qui soufflent des régions où vous êtes ; 
je demande aux oiseaux qui en viennent s'ils 
vous ont vue, ce que vous faisiez, à quoi vous 
vous occupiez, où, comment, avec qui, quel 
jour, à quelle heure! Alors mon existence 
s'embellit, je reprends des forces nouvelles 
pour vaincre le destin et la. souffrance, afin 
seulement de retourner vous voir, vous servir, 
vous aimer. Le temps me dit qu'il remédiera à 
tout, mais l'ardent désir, qui n'a jamais souf- 
fert de rémission, rouvre sans pitié mes plaies 
à la douleur. » 

Ainsi qu'on peut le voir par ces dernières 
lignes, le poète espérait encore. Et dona Cathe- 
rine se mourait 1 Vers la fin de 1556, elle n'était 
plus. 

La nouvelle de sa mort ne parvint à Ga- 
moëns, selon toute apparence, qu'à son retour 
de Macao, où il avait été remplir une mission 
dont l'avait chargé le gouverneur des Indes, . 



CATHERINE d'aTAYDE 113 

Francisco Barrelo. En arrivant à Goa, il fut 
presque aussitôt jeté en prison, comme on sait; 
et ce fut pendant sa captivité qu'il pleura la 
mort de dona Catherine. Dans un sonnet imité 
de Pétrarque, il se compare à un oiseau privé 
de sa compagne, qu'il avait aperçu à travers les 
barreaux. Un autre sonnet, où il s'adresse 
à Tàme bienheureuse de celle qu'il aimait, 
est un des morceaux les plus célèbres de la 
poésie portugaise : Aima min ha gentil... 



VII 



C'est peu de chose que l'histoire de cet 
amour, quant aux faits et aux détails précis : 
quelques entrevues pendant les belles nuits 
d'été, quelques promenades furtives dans la 
campagne de Lisbonne, le don d'un portrait de 
Camoëns qui resta pendant bien des années 
dans le sein de dona Catherine, et l'envoi de 
quelques poésies qui parvenaient à grand' peine, 
à travers Lien des risques, jusqu'à elle, fran- 
chissant les mers pour aller s'abattre, comme 
de blanches colombes, sur le palais. Voilà tout 
ce qu'on en aperçoit distinctement. Mais la 
grande âme passionnée de Camoëns, l'àme 

aimante et souffrante de la noble Catherine, 

8 



114 * LES INSPIRATRICES 

unies dans un duo frémissant; mais ces années 
de tendresse inquiète, d'amour palpitant, plein 
d'angoisse, sous la menace toujours suspendue 
de la foudre, quel mystérieux et divin poème ! 
L'émotion redouble quand on arrive à la fin 
de cette histoire, à la lente agonie de dona 
Catherine qui se meurt de douleur, mais aussi 
paisiblement que la fleur replie ses pétales, et qui 
suit jusqu'au bout, d'une ardente pensée, dans 
sa route d'infortunes, le vaillant soldat, dont 
r existence est éparse en lambeaux par tout 
V univers. Ce drame a commencé par des scènes 
qu'on dirait empruntées à la riante fantaisie de 
l'Arioste, chantant les dames, les cavahers, les 
amours ; il finit par une morte qu'un amant 
pleure dans une prison ! 

NOTA. — Nous nous reprocherions de ne pas 
faire une mention toute spéciale de la biogra- 
phie que M. le comte de Gircourt avait consa- 
crée, il y a longtemps déjà, à Catherine d'A- 
tayde. C'est le seul travail que l'on ait fait en 
France sur notre héroïne : il est rédigé avec un 
sens critique admirable, avec une sagacité au- 
dessus de tout éloge, et, comme nous avons eu 
l'occasion de le remarquer, l'auteur a devancé, 
sur les points les plus importants, les résultats 
des recherches entreprises si laborieusement 



CATHERINE d'aTAYDE 115 

depuis par Juromeoba. Voilà pour l'érudition. 
Quant ail goût avec lequel M. Adolphe de Cir- 
court a su choisir et enchâsser, dans sa notice, 
les plus belles strophes inspirées à Camoons par 
dona Catherine, et à l'intérêt qu'il a su répan- 
dre sur toute l'histoire, nous ne pouvons assez 
y insister. Malheureusement l'opuscule de M. de 
Circourt ne se trouve pas en librairie; non plus 
que son magnifique travail d'ensemble sur Ca- 
moëns, resté inédit.